L’analyse du phénomène totalitaire a produit quelques grands classiques, fort complémentaires au demeurant : il y a la pénétrante dissertation philosophique d’Arendt, l’effroyable roman dystopique d’Orwell ou la minutieuse chronique carcérale de Soljenitsyne. Les Ombres chinoises de Simon Leys, rééditées par Les Belles Lettres, ont toute leur place dans ce panthéon, et y occupent, à la manière du dernier, la galerie documentaire.
C’est par connaissance et amour de la Chine que Leys exécute, non sans mélancolie, le maoïsme dans ce pamphlet magistral, à la fois vif, cultivé et porté par un indéniable talent littéraire
Pierre Ryckmans se rend en Chine pour la première fois en 1955. C’est un choc qui bouleverse ce jeune Bruxellois issu de la bourgeoisie catholique, étudiant en droit et en histoire de l’art (la peinture sera sa grande passion), au point qu’il prend la résolution d’en apprendre la langue pour mieux pénétrer cette fascinante civilisation. Une vie d’aventurier-bohème le conduit aux quatre coins du globe, avant d’atterrir à Singapour puis à Hong Kong, où il rédige des synthèses de la presse chinoise pour le consulat belge. C’est depuis ce poste d’observation, et grâce à sa maîtrise parfaite du chinois, si rare pour un Occidental, qu’il rédige Les Habits neufs du président Mao, premier volet de sa trilogie chinoise dans lequel il documente les horreurs subies par un peuple victime des luttes de pouvoir en pleine Révolution culturelle. Pour l’occasion, il devient Simon Leys – le prénom en référence à l’apôtre, le nom en hommage au roman de Victor Segalen. Idolâtre d’un Mao dont elle pense qu’il incarne une rupture d’avec les dérives staliniennes et dont elle relaye partout la propagande, toute l’intelligentsia française, emmenée par Badiou, Barthes, Glucksmann, Foucault, incarnée par La Cause du peuple de Sartre, Libération de July ou Tel Quel de Sollers, s’étrangle, dénonce les calomnies d’un agent américain, s’enferre dans un véritable négationnisme. Les sinologues l’ignorent. Les portes de l’université lui sont fermées.
En 1972, le rétablissement des relations entre la Belgique et la Chine permet à Leys de devenir attaché culturel à l’ambassade belge de Pékin. De cette mission de six mois, au cours de laquelle il sillonne les provinces et prête l’oreille aux locaux, il tire ces Ombres chinoises, chronique saisissante de ses pérégrinations entre la Chine officielle et officieuse, en un gigantesque pays Potemkine. « L’ignorance de la Chine, de sa culture, sa langue, son passé, son présent, est directement proportionnelle à leur ferveur maoïste. » C’est précisément par connaissance et amour de la Chine que Leys exécute, non sans mélancolie, le maoïsme dans ce pamphlet magistral, à la fois vif, cultivé et porté par un indéniable talent littéraire, dont la collection d’observations, de témoignages, d’anecdotes forme au total un tableau implacable et définitif des réalités de la Révolution culturelle.
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Il montre comment le pouvoir, par son traitement des étrangers visiteurs ou permanents (les premiers sont enivrés par une suractivité encadrée, les autres plongés dans un mortel ennui), organise leur stricte séparation d’avec les locaux – au point que les Chinois éprouvent une répulsion à leur égard. Les laudateurs du maoïsme venus sur place n’ont vu qu’une magnifique vitrine, faites de luxueux palais, de succulents restaurants, d’expositions réservées, d’usines et de villages modèles, sans jamais avoir échangé avec un vrai Chinois. Leys, lui, a visité l’arrière-boutique lors de ses nombreux voyages, au cours desquels il essaye de fausser compagnie à ses « guides ». Ce qu’il découvre est déplorable : Mao est en train de détruire au sens propre la civilisation chinoise. Pékin a perdu toute énergie vitale, les temples sont à moitié rasés, les musées et écoles sont fermés, les œuvres cachées et l’écriture réformée, les pseudos découvertes archéologiques masquent un iconoclasme généralisé, les librairies ne vendent que du Mao décliné de mille façons, six opéras autorisés tournent en boucle à vous rendre fou. Quant au régime, essentiellement gérontocratique, il se résume à de la cooptation familiale et à une incessante guerre des clans au sein de la nomenklatura – qui dissimule ses privilèges derrière la fictionnelle lutte des classes.
Au total, c’est un 1984 à ciel ouvert, qui isole méticuleusement le peuple chinois de sa propre culture, qui réécrit à l’infini l’histoire pour la faire correspondre à la situation politique présente, qui opère à base de novlangue et de vérités officielles toujours changeantes une purge des cerveaux et une anesthésie des intelligences. Tout ça pour le « bien du peuple ».






