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André Suarès, le retour d’un géant : entretien avec Stéphane Barsacq

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Publié le

25 avril 2025

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Alors qu’un Cahier de la marge est consacré à André Suarès, l’écrivain et éditeur Stéphane Barsacq préface avec le style et la pénétration qui le caractérisent un recueil de pages inédites et fulgurantes (Ariel dans l’orage). Nous lui avons posé quelques questions au sujet de cette ombre brûlante et altière qu’il contribue à ramener des limbes.
© DR

D’où vous vient cette passion pour André Suarès ?

Quiconque fait l’expérience de lire une page de lui sait qu’il est en présence d’un écrivain de génie. Son usage du français, son sens du rythme, sa maîtrise des images, son don de visionnaire, tout est pour nous retenir chez lui, des points auxquels s’ajoute sa culture universelle. On est en présence d’un cas limite : non pas un grand écrivain du XXe siècle seulement, mais l’un des plus grands écrivains français à l’échelle des siècles. À la manière de ses amis Claudel et Péguy, il fond la tradition biblique, celle des Pères, celle des Moralistes, mais aussi bien celle des poètes majeurs comme Rimbaud qu’il a côtoyé à son insu, ignorant qu’ils étaient à quelques chambres l’un de l’autre à l’Hôpital de la Conception de Marseille en 1891.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de militer pour sa réhabilitation ?

Si je l’ai fait, c’est par hasard. Simplement parce que l’Université a sur ce point failli à sa mission de transmission. À la suite de quelques pionniers, de Marcel Dietschy à Robert Parienté, il m’a fallu débusquer les textes, surmonter les obstacles les plus incongrus, trouver des éditeurs courageux, convaincre des amis. J’ai souvenir de discussions passionnées au sujet de Suarès au tournant des années 2000 avec Yves Bonnefoy, Richard Millet et Éric Zemmour. J’en avais également parlé avec Marc Fumaroli et Philippe Sollers qui le connaissaient, mais qui s’obstinaient à ne pas vouloir en parler, sans doute par crainte d’apparaître moins importants qu’ils voulaient le paraître. Suarès les ramenait à leurs vraies tailles.

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Comme Gide et Barrès, Suarès est l’un prince déchu de la littérature du siècle passé. Serait-il plus contemporain qu’eux ?

Gide n’a pas dit son dernier mot, non plus que Barrès, même si des pans de l’œuvre de l’un ou de l’autre semblent devoir rester lettres mortes (la pédophilie, l’antisémitisme). Comme eux, Suarès appartient à cette génération, qui comprend aussi Maurras, Valéry et Proust, qui voit l’effondrement de la France après la guerre de 1870 et qui grandit dans le sentiment d’un orage qui gonfle. Tous ont en commun l’idée de passion. Ils veulent régénérer leur temps, en retrouvant un idéal qui ne soit pas celui de la science ou de la morbidité fin de siècle. Où Suarès se distingue est qu’il a fait le pari de voir au-delà de son temps, – il écrit sur ce qu’il y a de plus immémorial et prophétique -, ce qui lui vaut d’être du nôtre, de manière parfois vertigineuse.

Avec Georges Bernanos et Simone Weil et avant eux, Suarès incarne une forme de patriotisme antitotalitaire fondé sur la primauté de l’esprit sur la force…

Il faut savoir que Charles de Gaulle admirait Suarès. Il avait fait rééditer ses Vues sur l’Europe en 1943 à Alger. La vision gaullienne est très marquée par la vision suarésienne, et sa dynamique qui porte les contradictions apparentes vers des hauteurs où elles dialoguent. Autrement dit, pour Suarès, la France est l’axe du genre humain : la terre de la foi et de la raison, de Saint Louis et Rabelais, de Montaigne et de Pascal, tout ce que résume l’aventure de Jeanne d’Arc, qui a pu être chantée aussi bien par la droite que par la gauche, un Michelet en tête.

Vous dites que son œuvre nous offre « des provisions pour le siècle qui vient ». Quelle est la plus précieuse de ces provisions ?

Lire Suarès, le comprendre et le ressaisir, c’est s’assurer de ne pas se faire mystifier par ceux qui veulent que vous rêviez les yeux ouverts.


CAHIER DE LA MARGE ANDRÉ SUARÈS, Collectif, Nouvelle Marge, 98 p., 15 €
ARIEL DANS L’ORAGE, André Suarès, Le Condottiere, 384 p., 20 €

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