Vous évoquez le cas d’une église de Charleroi qui aurait été décisif dans votre prise de conscience d’une certaine déshérence collective vis-à-vis du patrimoine architectural. Est-ce selon vous une particularité belge ?
La déshérence du patrimoine ne s’arrête pas aux frontières nationales. Les démolitions se sont accélérées à travers l’Europe, et c’est notre héritage architectural qui en subit les conséquences. Charleroi en Belgique, tristement célèbre pour la brutalité et la laideur de son urbanisme, continue d’être le théâtre de destructions massives. Le constat est alarmant : nous avons démoli davantage d’édifices au cours des vingt dernières années que durant les deux guerres mondiales réunies. Ce phénomène est d’autant plus préoccupant que l’Union européenne finance elle-même certaines destructions patrimoniales sous prétexte d’initiatives écologiques, via le fonds PRR par exemple. Dans mon livre, je cite le cas d’une ferme médiévale en Belgique rasée pour être remplacée par un bloc de béton isolé avec des matériaux issus du pétrole, le tout subventionné par l’Europe. C’est un non-sens total, un exemple criant de greenwashing, de la bêtise d’une bureaucratie.
À vous lire, on pourrait dire que le beau, dans l’architecture ancienne, découlait naturellement d’une sorte d’injonction d’adaptabilité d’une société à un espace donné…
Le modernisme n’a rien, ou presque rien, d’humaniste. Il s’est imposé au XXe siècle dans un mépris profond pour l’artisanat et ses occupants. Dans mon livre, j’aborde la notion du beau à travers la qualité du travail réalisé. Prenons l’exemple de la cité de la forteresse cathare de Quéribus : son architecture, qui a traversé les siècles, illustre parfaitement la capacité de ces édifices à résister aux guerres et aux variations climatiques. Construits avec des matériaux locaux et par des artisans spécialisés, ces bâtiments incarnent une architecture robuste. Ils ne sont pas seulement beaux par leur apparence, mais aussi par leur intelligence constructive et leur capacité de transmission culturelle.
« Le constat est alarmant : nous avons démoli davantage d’édifices au cours des vingt dernières années que durant les deux guerres mondiales réunies »
Virgil Declercq
Selon vous, c’est à partir de l’avènement de l’ère industrielle que l’architecture a cessé de se penser par le localisme et en fonction de son legs social intime…
La fin du XIXe siècle marque une rupture progressive avec l’ancrage local, la production en série prenant le pas sur l’artisanat. Mais c’est surtout avec le modernisme du début du XXe siècle que cette déconnexion est devenue radicale. Porté par des idéologies totalitaires, ce mouvement a prôné la table rase, rejetant l’ornement et l’artisanat au profit de bâtiments standardisés, conçus pour un contrôle accru des populations. De nombreux ouvrages ont mis en évidence le lien entre économie linéaire et architecture moderne. Ce style radical a imposé une économie qui extrait, consomme et enfin jette. Une économie qui condamne la transmission des savoir-faire n’a aucun avenir. Les matériaux chimiques et industriels ont envahi le secteur du bâtiment : béton frais, isolants pétrochimiques, structures difficilement démontables. Résultat ? Les grands ensembles modernes finissent souvent par être démolis en raison de la pauvreté de leurs matériaux et de leur architecture rigide.
Vous citez à plusieurs reprises l’œuvre de Le Corbusier comme la quintessence d’une architecture totalitaire.
En cours, le Corbusier m’a toujours effrayé. Peu d’écoles osent aborder son implication dans le fascisme, ses discours eugénistes ou ses projets totalitaires, comme la destruction de Paris ou ses plans de villes raciales en Éthiopie. Le fait qu’il soit toujours enseigné de manière si doctrinale rappelle que le modernisme n’a jamais disparu ; il s’est simplement travesti en écologie de façade. Tout au long de mes études, j’ai été confronté à une forme d’endoctrinement. Proposer des références d’architecture locale ou des matériaux traditionnels ? Vous serez immédiatement taxé de réactionnaire ou de facho. J’ai même dû déposer plainte contre une de mes universités pour atteinte à la liberté académique, après qu’on m’ait interdit d’intégrer des toitures en pente et des matériaux naturels à mes projets. Après gain de cause, le constat rappelle que bâtir avec bon sens est un droit qui doit être protégé par la liberté académique.
Aujourd’hui, le concept de « smart city » est en pleine expansion. Ne serait-ce pas encore un faux-semblant du capitalisme cherchant à se réinventer sous une apparence vertueuse ?
Tout comme le modernisme s’est vu paré du label de « performance énergétique », la « smart city » repose souvent sur un modèle high-tech qui encourage la surconsommation et la quête de performance à tout prix. C’est un effet de mode qui encourage la marchandisation du label « durable ». Il s’agit d’une vision moderniste de la ville, où la technologie et la gestion centralisée optimisent les infrastructures urbaines, inspirées par le fonctionnalisme et l’urbanisme rationnel. Toutefois, elles renforcent la surveillance de masse et imposent une vision technocratique qui réduit la ville à un espace ultra-fonctionnel, mais déshumanisé, où la spontanéité urbaine disparaît. Je défends la ville traditionnelle parce qu’elle est un modèle qui fonctionne depuis des siècles, un modèle basé sur des communautés humaines qui ont bâti avec leur territoire et leur savoir-faire. Quand on observe les ravages des centres commerciaux excentrés et la désertification des centres-villes, on ne peut que constater l’échec de cet urbanisme moderne et de cette architecture fondée sur la rupture plutôt que sur la continuité.
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Vous dites qu’une architecture durable devrait avoir conscience de la manière dont ses ruines évolueront dans le temps…
J’aborde l’architecture sous l’angle de l’entropie. L’architecture ancienne est un symbole d’entropie basse, minimisant les déchets et favorisant des boucles matérielles et écologiques. Prenons un exemple : une maison en pierre abandonnée conserve une grande résistance à la dégradation et se prête aisément à des rénovations ou reconversions. En revanche, l’architecture moderne privilégie la performance et la standardisation au détriment de la robustesse. Laisser un de ces blocs blancs, ou l’un de ces écoquartiers à l’abandon pendant quelques années, rend toute réhabilitation pratiquement impossible. Il suffit d’observer ces boîtes en béton rasées après parfois moins de vingt ans, ainsi que l’impact sanitaire des matériaux utilisés.
À quoi ressemblerait, selon vous, une architecture durable et intégrée à son espace local ?
Il n’existe pas une architecture durable universelle, mais des architectures durables adaptées à des contextes précis. Un bâtiment construit dans le Midi ne devrait pas être conçu de la même manière qu’un autre en région lilloise. Il s’agit à présent de bâtir avec robustesse, en exploitant des techniques favorisant l’inertie thermique, et de concevoir des édifices en résonance avec leur territoire plutôt qu’en rupture avec lui. En imposant un système de marchandisation de l’architecture et de préfabrication massive, la conséquence est la simple négation de l’humain.






