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Driss Ghali : Témoin du suicide européen

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Publié le

29 avril 2025

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© Benjamin de Diesbach

Dans un monde saturé de slogans creux et de postures calibrées pour X, Driss Ghali tranche. Avec sa verve de moraliste, sa lucidité de stratège et son goût assumé pour les vérités dérangeantes, il s’impose comme une voix singulière dans le paysage intellectuel francophone. À la croisée des continents et des identités, ce penseur marocain, formé en France, se positionne non comme un idéologue mais comme un éclaireur, un veilleur inquiet face à la grande débâcle de la civilisation européenne.

À rebours de l’air du temps, Driss Ghali ne se contente pas de commenter l’actualité : il cherche à l’incarner, à l’habiter. Lorsque L’Incorrect lui propose de tirer son portrait, il accepte sans hésiter et nous envoie des photos de ses vaches. Cela peut prêter à sourire mais il répond : « Je suis passionné par le quotidien. » Ce quotidien, il le décrit sans fard, depuis la boue des marchés marocains jusqu’aux quartiers aseptisés des métropoles occidentales. Il s’y confronte comme à un miroir de vérité, révélateur de nos illusions modernes. « Le quotidien nous rattrape et il nous dit ce qu’on est par les épreuves », affirme-t-il, évoquant une scène où il se retrouve, novice, à devoir vendre sa vache. Loin de Paris, loin des plateaux télé, mais au plus près de l’âme humaine.

« Le Grand Remplacement est entamé, avancé, en cours. Maintenant, il faut penser l’après »

Issu d’une famille marocaine propulsée dans la classe moyenne par « l’école coloniale française », Driss Ghali ne renie rien de cette ascension, mais il en interroge les angles morts. « Mon père, c’était la virilité, la confiance, le refus de la peur », se souvient-il. Une force tranquille qu’il tente aujourd’hui de réactiver en lui, à contre-courant d’un monde qu’il juge amolli et désorienté. « L’Europe détruit l’homme, elle détruit la famille. Elle ne sait plus quoi faire pour devenir un pays du tiers-monde », lâche-t-il sans détour.

Ce diagnostic sévère, Ghali ne l’assène pas par goût de la provocation, mais parce qu’il pressent l’imminence d’un basculement. Pour lui, la grande fracture identitaire de la France est déjà consommée. « Le Grand Remplacement est entamé, avancé, en cours. Maintenant, il faut penser l’après. » L’après ? Une France à deux vitesses, assumée. Une « République à deux systèmes », comme dans les colonies. Vision choc ? Certes. Mais vision lucide aussi, à ses yeux. Car selon lui, la République une et indivisible est un mythe moribond face à la réalité de la séparation culturelle et anthropologique à l’œuvre.

Ghali ne plaide pas pour le repli ou la haine. Il plaide pour la lucidité, pour la gestion de la complexité. Il voit dans la Chine, l’Indonésie, ou encore la Corée du Sud, des exemples de nations qui ont su articuler identité et modernité. « Ils ont trouvé dans leur identité comment débloquer le moteur », dit-il, persuadé que le problème de la France n’est pas économique ou technique, mais existentiel.

S’il se méfie des postures partisanes – « Je n’aime pas recevoir d’instructions, sauf de gens que j’admire vraiment » –, il n’en est pas moins engagé. Il croit en Dieu, « plus qu’en toute autre chose », mais rejette l’hypocrisie des croyants ostentatoires. Humble, il n’aspire pas à la sainteté. « L’époque a besoin de saints et d’évangélisateurs », estime-t-il. Il sent venir une « reconquête spirituelle » de l’Europe, peut-être menée par des pauvres, des exclus, des femmes.

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Driss Ghali n’est ni réactionnaire ni progressiste. Il est inquiet. C’est un homme de seuil, de fracture, de frontière. À la fois dans le monde et à distance. Français par culture, Marocain par essence, chrétien par admiration, musulman par naissance, l’auteur de L’Identité d’abord (L’Artilleur) refuse de choisir. « Je transporte mes racines comme un Bédouin dans un mobile homme », résume-t-il avec une poésie rugueuse.

Sa pensée rappelle celle des grands pessimistes actifs — Bernanos, Tocqueville, Camus. Il ne croit pas que l’histoire ait un sens, mais il croit qu’on peut lui en donner un. À condition de regarder le réel en face, sans fard, sans filtre, sans peur. « Le suicide européen est en marche », prévient-il. « L’Europe était la douceur. Elle devient laide. Elle sentira le kebab et portera des t-shirts Nike. »

Il y a du désespoir chez Driss Ghali, mais un désespoir fécond. Une rage contenue qui demande à être convertie. En projet. En œuvre. En destin. À l’heure où tant d’intellectuels fuient le réel, lui y plonge à corps perdu. Et nous tend, entre deux aphorismes, une boussole brisée. À nous de la réparer.

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