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François, le pape du paradoxe : entretien avec l’abbé Vincent de Mello

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Publié le

5 mai 2025

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Le pontificat de François ayant touché à sa fin, l’abbé Vincent de Mello, prêtre de diocèse de Paris et fin connaisseur de l’Église universelle, pose un regard aussi libre que pénétrant sur ce pape venu du « Sud global ». Entre malentendus sémantiques, tensions spirituelles et brouillages idéologiques, il dresse le portrait d’un pontificat marqué par une volonté sincère de tendre la main.
© Mazur – Catholicnews.org.uk

Vous attendiez-vous à l’unanimité des réactions politiques et médiatiques à la mort du pape François ?

Je n’en ai pas été surpris. Cette classe politique, très peu surnaturelle, juge les papes avec les critères du monde. Elle réagit selon une logique conforme à ses propres catégories. Le conformisme règne. Le pontificat de François a été lu, interprété, voire salué à travers des lunettes purement politiques, selon une grille de lecture qui ignore la réalité théologique, ecclésiale, spirituelle.

Cette grille politique, justement, semble avoir été omniprésente dans l’analyse de son pontificat. Est-ce spécifique à François ? Ce qui est particulier chez François, c’est qu’il a brouillé les pistes. Les mots n’ont pas le même sens dans le champ ecclésial et dans le champ politique. Être « progressiste » dans l’Église ne recouvre pas les mêmes implications qu’être « progressiste » en politique. Le progressisme politique défend l’avortement, l’euthanasie, la théorie du genre. Le progressisme ecclésial peut parfois lui ressembler mais il peut aussi en être très éloigné. François a lui-même affirmé qu’il n’avait jamais été conservateur, mais cela ne signifie pas qu’il soit un progressiste au sens où l’entendent les médias. Il y a là une ambiguïté terminologique majeure. On croit dire la même chose, on utilise les mêmes mots, mais on parle de réalités radicalement différentes.

Qu’est-ce qu’être progressiste dans l’Église alors ?

C’est croire en la possibilité d’une fraternité universelle obtenue par les seules forces de l’homme, d’une humanité qui s’améliorerait par elle-même. Un « horizontalisme », pourrait-on dire. Dans ce cadre, Laudato si’ ou Fratelli tutti incarnent un progressisme d’inspiration spirituelle, pas sociétale.

Comment qualifieriez-vous son pontificat ?

Un pontificat est toujours inséparable du pontife. Saint Jean-Paul II portait la marque de la Pologne et de l’Europe de l’Est sous le joug soviétique. Benoît XVI, celle des débats conciliaires. François est un fils du Sud global. À mon sens, il s’est laissé un peu piéger par cela et a découpé le monde en deux : les riches et les pauvres, les opprimants et les réprouvés. Il a fait des périphéries son centre. Une lecture compréhensible mais réductrice. Elle l’a amené à des contradictions : par exemple, en voulant tendre la main aux personnes homosexuelles, il a choqué les fidèles les plus pauvres, ceux justement qu’il voulait défendre. Il les a scandalisés parce que ces derniers ne perçoivent pas l’homosexualité comme une injustice sociale à réparer, et a donné des gages à cette société occidentale décadente. Au fond, il a très bien épousé la cause des pauvres mais, sur certains sujets, il a pu brouiller le message. Ce qui pouvait amener des tensions.

« François avait une conscience aiguë de la perdition spirituelle de l’Europe »

Abbé Vincent de Mello

Vous évoquez des malentendus sur la question migratoire…

Oui. Les migrants sont les victimes d’un monde inégal, mais aussi les proies d’un mirage : celui d’un Occident qui les attire tout en les perdant. François a voulu défendre leur dignité mais n’a peut-être pas été assez entendu ou n’a pas peut-être pas assez insisté sur le malheur pour eux de devoir quitter leur terre. Un véritable message de paix, c’est celui qui permet à chacun de rester chez soi. François a été sans conteste un pape avocat des pauvres, mais sans toujours comprendre les aspirations réelles des peuples.

Et sur l’islam ?

C’est une question étrangère à son imaginaire sud-américain. Il n’a pas eu conscience des enjeux. Lorsqu’il a affirmé que les catholiques avaient été aussi violents que les musulmans, cela a trahi une méconnaissance profonde du sujet. Je doute que les cardinaux du monde arabe aient approuvé ces propos. Ce n’est pas un relativisme assumé, mais un manque de compréhension des spécificités historiques et culturelles.

Il est souvent présenté comme le pape des pauvres, des homosexuels, des divorcés remariés. A-t-il réellement innové doctrinalement ?

Il a essayé de pousser au plus loin le geste de la main tendue sans changer la doctrine. Mais il a lui-même touché les limites de cette logique : son voyage en Belgique, les tensions avec l’Église allemande… Il a parfois ouvert des portes que d’autres ont voulu enfoncer violemment, mais lui-même s’est arrêté avant.

On dit de lui qu’il est doux avec les laïcs, brutal avec les clercs. Qu’en pensez-vous ?

La réalité, c’est qu’il est entré chez les jésuites pour vivre dans une armée. La Compagnie de Jésus n’est pas un ordre doux. L’obéissance y est militaire. Cela s’est vu dans son exercice du pouvoir : très autoritaire. Il parlait de synodalité, de collégialité, mais ne semble pas l’avoir beaucoup pratiqué. Il n’avait pas une grande estime du clergé occidental, qu’il jugeait hautain, rigide, rigoriste. Était-ce un clergé imaginaire ? Pour ma part, en cinquante ans de vie chrétienne, je n’ai jamais rencontré de prêtres correspondant à cette description.

Lire aussi : Le pape François invente le Pacs ecclésial

Sur la messe traditionnelle, certains estiment qu’il a détruit l’héritage de Jean-Paul II et Benoît XVI. Partagez-vous cette lecture ?

Il y a un prisme très franco-français dans cette affaire qui est déformant. En Angleterre, cela n’a rien changé. Une seule paroisse a cessé de célébrer la messe en forme extraordinaire. En France, oui, cela a blessé une partie de l’Église. Mais à l’échelle universelle, c’est une vaguelette dans un verre d’eau. Cela dit, ce choix exprime quelque chose de François : une volonté de recentraliser, de couper court à certains courants perçus comme identitaires. L’impact est réel, mais très limité dans les faits.

Quel profil pour son successeur, selon vous ?

Je pense qu’on reviendra à un pape européen. François a été un pape du Sud. Le prochain sera probablement un homme d’expérience, avec un enracinement historique et une compréhension fine des défis occidentaux. Le jésuitisme, c’est terminé. Le prochain pontife devra gérer la crise allemande, la fronde belge, les tensions doctrinales. Il devra faire preuve de tact, d’intelligence, d’empathie… sans se laisser emporter par les affects.

80 % des cardinaux électeurs ont été renouvelés par François. Cela ne pèsera-t-il pas sur le choix ? François a voulu une Église plus universelle. Il a nommé des cardinaux dans des périphéries géographiques. Mais cela ne signifie pas qu’il ait révolutionné les équilibres idéologiques. Un cardinal de Mongolie n’est pas nécessairement un révolutionnaire. Le cosmopolitisme géographique ne signifie pas diversité idéologique. Il ne faut pas confondre les deux.

Qu’est-ce que vous retiendrez de son pontificat ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est son insistance sur le combat spirituel. Il a nommé ce combat invisible. Il parlait du diable, de la nécessité de prier pour ne pas sombrer dans le mal. Il avait une conscience aiguë de la perdition spirituelle de l’Europe. Il a demandé qu’on récite à nouveau la prière à saint Michel après la messe. C’est une clef de lecture essentielle qui est passée trop inaperçue.

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