En 2024, deux films de vétérans n’ayant plus rien à prouver étaient présentés en compétition au festival de Cannes, Megalopolis de Francis Ford Coppola et Les Linceuls de David Cronenberg. Le second traitait frontalement un épisode récent de la vie du réalisateur, la mort en 2020 de Carolyn, son épouse et collaboratrice depuis quarante ans, tandis que le premier, traversé par une prescience de la catastrophe, offrait une fiction pompeuse et compensatrice de l’artiste en grand ordonnateur. On peine encore à déterminer le degré d’ironie du final grandiose sur sa famille en majesté. Eleanor Coppola, autre épouse-collaboratrice, n’en décédait pas moins quelques semaines avant Cannes. Deux grands créateurs aux réussites diverses se retrouvaient ainsi cousins de malheur, l’un, Cronenberg, tenant toujours rigueur à l’autre, Coppola, de lui avoir barré l’accès à la Palme d’Or en 1996 (Crash détesté par le second, président du jury, n’écopera que d’un prix spécial).
Le dernier Cronenberg est un film joueur et malicieux, à l’humour bizarre, probablement canadien
Comédie détournée
Il aura fallu près d’une année pour que sorte en salles Les Linceuls, contrairement à la croutasse de Coppola, visible trois mois après le festival et qui pourrit désormais dans le cimetière des films monstrueux que les mieux intentionnés nomment « malades ». Oubliées par le jury cannois, les deux œuvres ont peu en commun, hormis leurs héros, doubles évidents des cinéastes, l’un démiurge (l’architecte qui arrête le temps dans Megalopolis), l’autre obsessionnel (un vidéaste d’entreprise devenu entrepreneur funèbre high-tech dans Les Linceuls). En dépit de son sujet apparent, le deuil, le dernier Cronenberg est un film joueur et malicieux, à l’humour bizarre, probablement canadien. Karsh (Vincent Cassel) ne se remet pas de la mort de sa femme des suites d’un cancer du sein. « Le chagrin pourrit les dents », déclare son dentiste après l’unique scène inaugurale de genre horrifique, une vision peu engageante de l’après-vie. La longue séquence qui suit ressortit pour sa part au blind date de comédie dans un restaurant jouxtant le cimetière 2.0 où Karsh permet aux endeuillés d’assister, quand l’envie leur en prend, avec un appareillage intégré, à la décomposition en direct de leurs « chers disparus ». Évidemment, la potentielle dulcinée est peu sensible à la vision de la dépouille de l’ex de son rencard. La comédie romantique bifurque ainsi vers des terres mouvantes entre espionnage industriel, mutations post mortem et retour de flamme avec double offert à disposition.
La jouissance est-elle encore possible ?
Les Linceuls pose à peu près la même question que Crash (presque anagramme de Karsh). Ce manifeste porno-chic finalement très surcoté est l’adaptation que Cronenberg fit, en 1996, du livre-culte de J.G. Ballard où un accidenté de la route se lie avec la conductrice adverse et fantasme sur les collisions, semblant chuchoter doctement : « Dans un monde où la technologie a presque asservi l’humain, la jouissance est-elle encore possible ? » Or, derrière l’unique péripétie des Linceuls, une profanation ciblée du cimetière (par qui et pourquoi ?), se dissimule encore la question du désir : au sein d’un être dévasté par la mort de son épouse, la jouissance est-elle encore possible ? Mais posée cette fois beaucoup plus tragiquement. C’est pourquoi Les Linceuls est le film le plus « vivant » de Cronenberg depuis des lustres, et son meilleur depuis eXistenZ, avant son virage néo-classique grand public mais peu exaltant (History of violence, A Dangerous Method), pour ne rien dire des atroces Cosmopolis et Maps to the stars, sorte de soap hollywoodien repêché d’un égout en contrebas du « Walk of fame ». C’est que contrairement à un John Carpenter, autre grand maître de l’horreur, David Cronenberg a su, lui, élargir sa palette en cinquante ans de cinéma, parfois à ses risques et périls, de la série presque Z (Frissons) au psychodrame sexuel de prestige (Spider).
Le réel est troublé
Quasi-inventeur du body horror, ce sous-genre d’horreur corporelle s’est immiscé dans la vie du réalisateur avec la longue maladie de sa femme dont il s’occupera plusieurs années, d’où la césure dans sa filmographie entre 2014 et 2021, date de son retour au grand écran avec le correct mais un peu « résumé des épisodes précédents », Crimes of the future. Le tropisme asiatique qui se manifestait dans son unique roman, Consumés (2014), peut-être en attente d’adaptation, éclate tous azimuts dans Les Linceuls, de l’élégant intérieur japonais de Karsh à la décoration de son restaurant en passant par la multinationale chinoise peu amène, un cancérologue suspect, ou encore la cliente franco-coréenne aveugle mais rouée. Le Canada, vaste non-lieu annexable à l’envi, s’emplit de langues et d’influences diverses. Les corps deviennent images, souvenirs, rêves ou fantasmes parfois complétés par des sons (la scène impressionnante de la hanche qui cède où la vérité anatomique est confirmée par un affreux craquement d’os.) On retrouve le goût de Cronenberg pour la gémellité et les doubles : Diane Kruger (splendide dans un triple rôle) joue des jumelles et un avatar, tandis que Guy Pearce (encore plus dément que dans The Brutalist) vibrionne en beau-frère dévarié, hacker génial ou maléfique.
Lire aussi : « Le Mélange des genres » : navet de concours
Son film le plus attachant
La paranoïa rode, sur un mode presque léger. Les Linceuls pourraient être à Cronenberg, ce que les Bijoux de la Castafiore sont à Hergé : un exercice de style virtuose qui fait reposer une intrigue sur du vent et où les corps s’escamotent aussi facilement que les émeraudes. Dans une rime d’une élégance folle, un double doigt d’honneur à Karsh donné par les jumelles – d’abord la vivante face caméra, puis la morte rieuse sur une photo – renvoie aux deux doigts peut-être coupés d’un comparse. Le réel colonisé par l’ubiquité technologique et capitaliste fourmille de chausse-trappes. Le seul point d’ancrage au propre comme au figuré reste la sexualité. Dans une scène d’amour marquante – qui emprunte clairement à L’Été dernier de Catherine Breillat – Karsh et la jumelle de sa défunte femme copulent en plan-séquence sans cesser de se parler, comme pour s’assurer que leurs corps ne sont pas des projections. La Nouvelle Chair a perdu de son éclat, mais les corps, même avachis, peuvent encore bander. Si Les Linceuls n’est ni le film le plus osé ni le film le plus théorique de Cronenberg, c’est probablement le plus attachant, un qualificatif qu’on imaginait mal appliquer un jour à l’œuvre du réalisateur. On parie dès aujourd’hui que son dernier film va autrement mieux vieillir qu’au hasard… Megalopolis.
LES LINCEULS (2 h 00), de David Cronenberg, avec Vincent Cassel, Diane Kruger, Guy Pearce, en salles le 30 avril.





