La période moderne a vu le remplacement du régime héroïque par le régime victimaire. Ce ne sont plus les hauts faits qui sont distingués mais les victimes, en proportion des horreurs qu’elles ont subies. Ce sont elles, bien que là involontairement et passivement, et alors que personne ne voudrait embrasser leur condition, qui fascinent, parce que leurs souffrances nous sont inexplicables, et par-là intolérables. Premier paradoxe : l’ère de la victime met en lumière l’action du Mal, mais n’a jamais été si peu capable de le comprendre. Leur malheur n’a aucun sens ; elles ont vécu un martyre sans être martyrs. D’où leur sacralité : elles sont les élues d’un Mal qu’on avait promis de faire disparaître. Victimes expiatoires de notre cheminement vers le paradis terrestre, elles deviennent forces motrices du progrès, dont elles montrent l’inachèvement. On célèbre les damnés de la terre pour confesser notre incomplétude collective. À chaque fois, la « der des ders ». Second paradoxe : on révère les victimes car on rêve d’un monde où elles n’existeraient plus.
À rebours, le héros humilie cette mentalité. Il signe d’abord l’existence de hiérarchies humaines, sur les plans non de la dignité mais des aptitudes, de la force morale et physique, de la vocation. Tout est affaire de volonté : le héros nous renvoie à ce que nous n’avons pas su, ou pu, ou voulu faire. De là, leur exceptionnalité, si contraire au structuralisme et à l’égalitarisme. Les héros supposent l’existence d’un régime de valeurs pour juger leurs actions. Pas de relativisme éthique dans le régime héroïque : ils incarnent, quoiqu’incomplètement sauf à être saint, un Bien qui les précède et les dépasse. En cela, quand bien même ils seraient athées, ils nous relient à l’Invisible, dont ils sont en quelque sorte les leviers terrestres. Il y a du transcendant, du religieux en eux.
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Les héros sont « les conducteurs des hommes, leurs modèles, leurs références », disait Thomas Carlyle. L’éducation étant fondée sur l’imitation de modèles, toute structure sociale soucieuse d’élever ses membres repose sur une « héro-archie » – sans tomber dans l’idolâtrie ou le « santo subito ». Qu’est-ce que le culte catholique des saints, sinon cela ? Il n’est pas question d’un progressisme aveugle qui croit pouvoir éradiquer le Mal et donc le besoin de héros ; mais d’un exemple d’élévation morale proposée à chacun, sachant le Mal en son royaume ici-bas, et par-là les grands hommes indispensables pour lui porter le fer. Le héros est un agent coagulateur dans l’espace et dans le temps : son exemple fédère les hommes et jette des ponts entre les époques. Ses hauts faits sont le ciment et l’honneur des associations humaines. L’Histoire est son chef-d’œuvre. En nous obligeant à lever les yeux, ils parent à la jalousie que suscitent les situations égales. Bâtisseurs, guides et professeurs d’énergie, ils font de nous des héritiers, et de nos actions des hommages. L’héroïsme est donc une école de l’humilité : « Dans le cœur d’un homme, il n’est pas de plus noble sentiment que l’admiration qu’il éprouve pour un autre dont il sait qu’il lui est supérieur », poursuivait Carlyle. C’est bien connu : qui s’abaisse, s’élève.
D’où la suspicion, si ce n’est la haine, que les héros suscitent. Dès qu’il est question d’un grand homme d’hier ou d’aujourd’hui, on scrute ses imperfections, on « en mesure la dimension, pour aboutir à la conclusion qu’il s’agissait d’un petit monsieur très ordinaire ». On ne croit plus aux saints, mais au prétexte qu’ils n’en sont pas, les héros sont ravalés au rang de mythologies.
Est-il possible pour autant de s’en débarrasser ? « Je vois dans l’indestructibilité de la vénération des héros le rempart infrangible, infranchissable et éternel qui arrête la destruction et le chaos déclenchés par les révolutions », tranchait Carlyle. Les circonstances lui donneront raison. « Le sang est l’engrais de cette plante qu’on appelle génie », professait Joseph de Maistre – et des héros, qui sont à l’ordre matériel ce que les génies sont à l’intellectuel. Et c’est le tragique qui les suscite. Nul besoin d’héroïsme dans le meilleur des mondes, et la « fin de l’histoire » crut pouvoir en faire l’économie ; leur existence est le signe le plus sûr de l’imperfection du monde. L’histoire récente en témoigne : le djihadisme a relancé l’usine à produire des héros, comme l’avait fait la guerre de 14. Et l’on eut Beltrame qui donna son sang, en sacrifié volontaire pour nous rétablir. Car le héros surgit providentiellement, quand il est nécessaire : il est celui qui, parmi les masses humaines, répond à l’appel des circonstances. Nul doute que notre funeste époque les appellera par légions.





