Qu’est-ce qu’un héros ?
Quelqu’un qui s’oublie. Il dépasse à la fois l’animalité (l’instinct de conservation) et l’humanité (l’intérêt de l’ego venant se surajouter à l’instinct de conservation). Ainsi le héros devient, au moment de son action mémorable, transhumain (ce mot ici n’a rien à voir avec le transhumanisme). Transhumain : il accomplit l’humanité en la dépassant, il dépasse l’humanité en l’accomplissant. Arnaud Beltrame correspond à ce portrait du héros.
Pourquoi lier les héros aux saints ?
Ils sont en même temps des exceptions et des modèles. Ajoutons : ils sont fondateurs. Des traditions, des communautés, des nations, des États se fondent sur des héros ou des saints. Hegel a pu décrire Descartes en héros de la philosophie moderne car il lui offre et maçonne ses fondements. Spinoza a décrit Moïse comme un politique fondateur d’État. Fondateurs, Moïse et Louis IX sont les deux, à la fois héros et saints. En outre, les héros et les saints sont, ainsi que l’écrivit Barrès à propos de Napoléon dans Les Déracinés, des professeurs d’énergie. Bien que parfois l’héroïsme et la sainteté se rencontrent dans la même personne (songez à Jeanne d’Arc), héros et saints sont moins des frères jumeaux que des cousins. En effet, les héros ne sont pas forcément recommandables d’un point de vue évangélique !
Une société a-t-elle nécessairement besoin de héros ?
Quasi-universel depuis les origines de l’humanité, le culte des ancêtres témoigne en faveur d’une réponse positive à votre question. Une société sans héros ne peut ni se développer ni exister. Quand une société laisse tomber ses héros dans l’oubli, s’immobilise dans le présentisme, refuse d’être un héritage, le soir tombe sur elle, elle approche de sa perte, entrant dans la phase précédant de peu sa mort. Les héros sont à la fois des commencements et des boussoles. De ce fait, la figure du héros, colle sociale et politique, fil invisible reliant les hommes et femmes d’une société, traduit un besoin anthropologique.
« Quand une société laisse tomber ses héros dans l’oubli, elle approche de sa perte »
Robert Redeker
Peut-il exister des héros dans une société sans transcendance ? Le sacrifice est-il forcément attaché à une transcendance ?
Tout dépend de ce que vous appelez transcendance. Si le sens de ce mot désigne exclusivement un ailleurs du monde matériel et social, un « arrière-monde », pour parler comme Nietzsche, la réponse sera non. Si au contraire ce mot renvoie à des élargissements de l’individu (la famille, la patrie, le parti, le sang et le rang, comme dans l’aristocratie d’autrefois, les ancêtres, les événements originaires, les valeurs), la réponse sera oui. Nulle nécessité de croire en Dieu (c’est un catholique croyant et pratiquant assidu qui vous le dit !) pour devenir un héros.
Dans notre société où tout est remis en question, où la vérité même scientifique ne fait plus consensus, un héros est-il possible ? Les héros ont-ils disparu, ou ne sait-on plus les voir ?
Ils sont comme les voleurs dans la nuit dont parle l’Évangile. Par définition, ils surgissent quand on ne les attend plus. Ainsi apparut dans l’histoire Jeanne d’Arc, ainsi apparut dans l’histoire le général de Gaulle ! Arrivant par surprise, ils n’arrivent pas par hasard : le héros surgit au moment où il est nécessaire (aux deux sens de ce terme : celui de besoin, et celui de fatalité).
L’héroïsme passe-t-il forcément par un acte extraordinaire ? Le héros ordinaire existe-t-il ?
Nous rencontrons deux types d’héroïsme. En plein cœur du XIXe siècle, Auguste Comte voyait dans le père de famille bourgeois le héros moderne. L’héroïsme ordinaire consiste à faire son devoir, au risque de sa vie, de sa santé. C’est un héroïsme de routine qui nous élève au-dessus de « l’homme sans qualités » (Musil) ou du « dernier homme » (Nietzsche) fabriqué par les sociétés de masse. Chacun est sauvé de l’abjection pointée par Musil et Nietzsche par ce type d’héroïsme, qui est alors une forme de salut. Exception, l’héroïsme extraordinaire est d’une autre nature : il franchit un pas au-delà de l’humanité, dont il s’extrait. Un paradoxe se laisse voir : parmi les êtres vivants (les bêtes, les hommes et les anges), seuls les hommes sont capables de cet héroïsme, autrement dit, ils accomplissent l’humanité en se libérant d’elle. C’est dans la conscience de ce pas au-delà que de nombreuses civilisations ont hissé leurs héros au statut de demi-dieux.
La victime est-elle un dévoiement du martyr ? Comment expliquez-vous la victimolâtrie contemporaine ? Est-elle temporaire ou irrémédiable ?
Le martyr est le témoin volontaire. La victime, à l’inverse, l’est involontairement. Nous avons besoin de martyrs pour vivre en société, pour l’organiser (les monuments aux morts et les journées du souvenir le prouvent), mais nous sommes devenus incapables de devenir nous-mêmes des martyrs, de nous grandir jusqu’à cette hauteur-là. D’où le despotisme contemporain de la victime qui est une parodie du culte du martyr. Morbide d’un point de vue anthropologique, politique et culturel, ce folklore de la victime rejoindra rapidement les poubelles de l’histoire. Il ne fait que remplir provisoirement le vide culturel de notre temps.
Qu’est-ce qui distingue Gisèle Pelicot d’Arnaud Beltrame, c’est-à-dire d’une victime érigée en héros et d’un héros ?
Madame Pelicot est une femme d’un courage certain qui force le respect. Mais elle n’a pas voulu le malheur qui s’est abattu sur elle, et ne l’a pas subi pour réaliser quelque chose qui la transcende. L’enfer qu’elle a vécu n’est pas militant. Toutefois, elle est témoin en un autre sens que celui du martyr : de la bassesse humaine, homo homini lupus, de l’existence du diable et du péché originel.
Dans notre société où le statut de victime est érigé comme accomplissement suprême, quelle place peut-il y avoir pour les héros ?
Celle du refoulé dont on ne peut empêcher le retour.
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Un héros peut-il exister en temps de paix ?
La paix n’est jamais totale. Généralement elle est la continuation de la guerre par d’autres moyens. Toujours elle est le temps déparant deux guerres. C’est bien au sein d’une sorte de guerre, fût-elle à bas bruit, qu’Arnaud Beltrame livre à la postérité son acte héroïsme. Cet acte est très singulier : son sacrifice est Amour qui recoud les dégâts causés par Polémos.
Antoine Dupont et Thomas Pesquet sont-ils des héros ? Un sportif, un acteur ou un chanteur peut-il être considéré comme un héros ?
Comme tous les Toulousains, je suis tombé dans le rugby à ma naissance. Et comme les habitants de cette capitale historique de l’aérospatiale, je suis passionnément attaché à l’odyssée astronautique. Mais je n’en perds pas pour autant le sens de la mesure. Ces personnes jouissent d’une célébrité méritée, sont l’objet d’une admiration légitime, mais ne sont ni des héros ni des saints. Je suis persuadé que si vous leur posez la question, elles vous répondront en toute honnêteté la même chose. Le plus grand des maux dans notre société est le relativisme qui conduit à tout installer sur le même plan.
Existe-t-il une confusion entre la star et le héros ? La notoriété n’est-elle pas aujourd’hui un critère d’héroïsme ?
Une star ne se sacrifie pas. Elle gère sa notoriété comme des actions en bourse. La notoriété est un capital.
Si vous deviez citer trois héros contemporains : qui et pourquoi ?
Jean-Paul II, Arnaud Beltrame, Boualem Sansal. Jean-Paul II est le plus grand homme du XXe siècle. Arnaud Beltrame est le modèle de ce qu’un Français doit être. Boualem Sansal incarne deux vertus constitutives de l’héroïsme : l’honnêteté intellectuelle absolue et le courage qu’elle exige.






