Il aurait pu rester dans les couloirs feutrés de la haute fonction publique, confiné à la rationalité désincarnée des cabinets ministériels. Jean-Yves Le Gallou a préféré l’aventure. Celle des idées, des mots, des combats – souvent solitaires, toujours lucides. À 76 ans, l’ancien énarque et député européen ne désarme pas. Ni sur le fond, ni sur la forme.
Fils d’un comptable breton fidèle toute sa vie à son entreprise, Le Gallou est, comme il le dit lui-même, un « Breton de la diaspora », formé dans le Paris des Trente Glorieuses. Il garde de cette enfance modeste, vécue dans « 30 mètres carrés », une méfiance viscérale envers le conformisme technocratique. Lycéen passionné d’histoire, il rêve un temps de diplomatie. Ce sera Sciences Po, puis l’ENA. Il y entre sans grande illusion, convaincu que ces écoles forment des élites qui, loin de défendre les territoires, les abandonnent au nom d’un modernisme désincarné.
Le Gallou n’a jamais séparé le combat des idées de celui des institutions
Au sein de la haute administration, il choisit le corps de l’Inspection générale de l’administration. Non pas par ambition carriériste, mais par volonté d’indépendance : « C’était un corps qui vous protégeait du ballotage administratif. » Indépendant, il le sera toujours. Même au sein de la droite dite « classique », où il milite un temps au Parti républicain, nouant des liens avec Alain Madelin et Gérard Longuet. Mais c’est en 1985 qu’il franchit le Rubicon, rompant avec la droite parlementaire après deux épisodes marquants : la censure par le RPR d’un réseau d’élus culturels qu’il avait commencé, et la réponse glaçante d’Alain Peyrefitte à son projet de « préférence nationale » : « Vous avez raison, mais nous ne le ferons pas. »?
La suite est connue : Le Gallou rejoint le Front national, y vit les grandes batailles électorales de 1986 à 1999, y subit les campagnes de diabolisation (Carpentras, Mantes-la-Jolie, la guerre du Golfe), avant de prendre part à la scission de 1998, aux côtés de Bruno Mégret. Fidèle à une ligne d’appareil, structurant, formateur, Le Gallou incarne une droite d’ordonnancement face à la monarchie charismatique de Jean-Marie Le Pen. Mais les réconciliations viendront. Et le jugement d’ensemble est sans appel : « Le Pen ? Un bilan globalement très positif. »?
En 2004, c’est une autre reconversion, sans reniement. Le Gallou s’engage dans la métapolitique. Il fonde Polémia, puis l’Institut Iliade en 2014, dans l’esprit du GRECE et du Club de l’Horloge. Son credo : « Il y aura toujours un avenir européen possible tant qu’il restera des Européens de sang et d’esprit. » La formule est brutale pour certains, limpide pour d’autres : l’identité pour Le Gallou est à la fois hérédité et héritage. Il se définit comme « catholique culturel », « européen d’expression française », héritier d’une civilisation où païens et chrétiens dialoguent au-delà des ruptures apparentes?.
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Lecteur de Nietzsche, de Barrès, de Tolkien et de Dumézil, admirateur d’un Julien Freund ou d’un Jules Monnerot, Le Gallou n’a jamais séparé le combat des idées de celui des institutions. Son alpinisme en est une image saisissante : « Une école de l’humilité. L’aléa y est permanent, comme en politique. » À Chamonix, dans le Valais ou les Écrins, il a appris à relativiser les tempêtes médiatiques : « Le bombardement de pierres peut tuer, le bombardement médiatique, lui, vous rattrape socialement. »?
Ce regard sur le monde contemporain, il le porte aussi sur la dérive des élites. Sciences Po hier, Sciences Po aujourd’hui : « On y portait la cravate par conformisme gaullien, on y affiche aujourd’hui sa déconstruction par conformisme wokiste. Le conformisme a changé, pas l’esprit de troupe. »?
Engagé auprès d’Éric Zemmour en 2022, Le Gallou reconnaît avoir vu en lui un moment salutaire et persiste à croire que, sans la guerre en Ukraine, tout restait possible.
Jean-Yves Le Gallou est de ces hommes qui ne désespèrent jamais totalement. Même s’il sait, à la manière du montagnard aguerri, que la pente est raide, le ciel incertain, et les traîtrises nombreuses. Sa vie est un long refus : refus de renoncer, refus de trahir. Un de ces « dissidents au carré », comme disait Philippe Muray, dont la parole, en marge des cénacles dominants, éclaire encore ceux qui refusent d’oublier qui ils sont.





