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Sainteté mode d’emploi : entretien avec avec l’abbé Christian Venard

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Publié le

16 mai 2025

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Dans Destins sacrés (Salvator), coécrit avec Alessandra Martines, l’abbé Christian Venard nous raconte les vies extraordinaires de dix femmes et hommes de notre temps, pour la plupart reconnus bienheureux ou saints par l’Église catholique.
© DR

Qu’est-ce qu’un saint ?

Si je vous donne une réponse façon catéchisme, un saint est un homme ou une femme qui ont vécu une vie conforme à l’Évangile, en pratiquant les vertus (comme la charité, l’humilité, la foi, la patience, et l’amour de Dieu et du prochain…) de manière héroïque. Il y a la multitude innombrable de saints inconnus comme le décrit le livre de l’Apocalypse. Il y a aussi les saints, si vous permettez l’expression, « estampillés », c’est-à-dire que l’Église a canonisés : comme sainte Jeanne d’Arc, saint Pierre, ou plus récemment Jean-Paul II, Mère Térésa, et bientôt un jeune comme Carlo Acutis ! Si l’on veut élargir notre définition, dans la Bible, le mot saint désigne tous les fidèles, vivants ou morts, qui sont consacrés à Dieu. Dans ce sens, tous les baptisés sont appelés à devenir saints : « Soyez saints, car moi, je suis saint » (Lv 11, 44 ; 1 P 1, 16).

Qu’est-ce qui différencie le culte de l’idolâtrie ?

C’est une excellente question – et aussi une source fréquente de malentendus. Le culte des saints dans l’Église catholique n’est pas de l’idolâtrie, même s’il peut en donner l’apparence dans les cultes populaires. Les catholiques ne prient pas les saints comme des dieux, mais les vénèrent. En théologie, on distingue d’ailleurs l’adoration (latrie) : réservée à Dieu seul ; la vénération (doulie) : respect et honneur rendus aux saints et la vénération spéciale de Marie (hyperdoulie) : car elle est la Mère de Dieu. Pour résumer : Dieu seul est adoré, tandis que les saints sont honorés. Prier les saints, c’est entrer avec eux dans la communion des saints, comme on peut, entre vivants, se demander les uns aux autres des services !

« L’héroïsme chrétien est celui de la quotidienneté »

Christian Venard

En quoi un saint est-il un héros ?

Si l’on entend par héros, un homme ou une femme, figure d’exception au milieu de l’humanité, parce qu’ayant surmonté des épreuves, fait preuve de courage, d’abnégation, et souvent admiré pour ses exploits ou son engagement au service des autres, il y a bien sûr des points communs avec nombre de saints. D’ailleurs, on parle volontiers pour les saints de la pratique héroïque des vertus. Néanmoins je vois aussi des différences notables entre sainteté et héroïsme. D’abord, le saint vit tout pour Dieu et pour Dieu seul, quand le héros peut se donner à une cause purement humaine, aussi noble soit elle (par exemple la patrie). Ensuite, le saint recherche toujours l’humilité, ce qui n’est pas toujours le cas du héros ! Enfin, dans le cadre de la sainteté, à laquelle tout chrétien est appelé, même dans une vie effacée, loin des yeux du monde (on peut penser à tous nos amis moines et moniales dans leurs abbayes), l’héroïsme chrétien est bien souvent celui qu’on appelle celui de la quotidienneté… et ce qui la rend héroïque, c’est d’être précisément vécue dans un don total à Dieu. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, qui n’a voyagé qu’une fois dans sa vie pour aller en pèlerinage à Rome, devient, par son humble vie carmélitaine toute donnée au Christ, la sainte patronne des missionnaires !

La sainteté renvoie souvent une image poussiéreuse. Votre livre se penche pourtant sur des figures de notre temps : ont-elles quelque chose en commun ? Qu’est-ce qui distingue un saint d’aujourd’hui d’un saint d’hier ?

Destins sacrés, avant d’être le titre de ce livre, était celui d’une émission produite sur C8, par mes amies Maryel Deverra et Alessandra Martines qui la présentaient. Quand les éditions Salvator sont venues me trouver, j’étais au départ un peu réticent face au travail (un chemin vers la sainteté : éviter la procrastination !). Je me suis néanmoins plongé dans ces vies de saints, contemporains ou presque, tous morts jeunes avant la trentaine et non seulement j’ai été passionné, mais surtout profondément touché. Écrire pour chacun d’eux une vision théologique de leur vie, une courte prière pour nous-mêmes, m’a en fait porté. Il est facile de s’identifier à tel ou tel aspect de leurs vies. Dans le même temps, on est saisi par la radicalité des choix qui à un moment s’imposent à eux, par la dureté des temps qu’ils ont traversés (les nôtres le sont-ils moins ?). Rien de poussiéreux, de suranné. Au contraire une actualité brûlante ! Entre ceux qui sont confrontés au totalitarisme, ceux qui se battent pour la chasteté, ceux qui éprouvent très tôt dans leur jeune vie la maladie, il est facile de retrouver des situations, souvent moins dramatiques certes, mais assez proches de ce que nous vivons ! Rien me semble-t-il ne distingue donc un saint d’aujourd’hui d’un saint d’autrefois. C’est sans doute plutôt la manière de raconter leurs vies qui diffère. On n’écrit pas l’histoire au XXIe siècle comme aux XIVe ou XIXe siècles ! Le style « hagiographique » a donc évolué. En particulier, on recherche sans doute moins les aspects « merveilleux » ou miraculeux dans la vie des saints, que les aspects exemplaires qui illustrent ce que le Concile Vatican II a appelé l’appel universel à la sainteté.

Lire aussi : Robert Redeker : héros (pas) malgré lui

Est-ce plus dur d’être saint aujourd’hui ?

Oui et non ! Non en ce sens que les grâces de Dieu, son appel à nous rendre saints restent inchangés à travers les siècles. Oui en ce sens que nous vivons certainement dans un monde occidental profondément éloigné, voire souvent même opposé, aux vertus chrétiennes. Un aspect m’a frappé pour la majorité des saints que nous évoquons dans ce livre, c’est que le terreau qui les a portés a été fondateur dans les choix décisifs qu’ils ont dû poser à un moment dramatique de leur vie. L’éducation et la formation chrétiennes reçues, la société dans laquelle ils ont vécu (pourtant pas si éloignée dans le temps de la nôtre) les ont comme préparés sur le chemin de la sainteté, étant saufs bien sûr leur libre-arbitre et le travail gratuit de la grâce divine. Aujourd’hui le totalitarisme relativiste et individualiste de nos sociétés occidentales post-modernes ne nous conforme pas à la sainteté… mais peut-être y concourt-il, tel l’hommage du vice à la vertu, en obligeant le catholique à mieux se situer face à lui.

Parmi les figures que vous citez, quelles sont celles qui vous ont touché le plus personnellement ?

Comme je vous le disais : toutes ! Mais s’il faut en citer trois par exemple : Pier Giorgio Frassati, Gemma Galgani et Rolando Rivi. Pier Giorgio parce que nous partageons le fait d’être tertiaire dominicain, et j’aime son engagement politique et chrétien au service de la société, son opposition radicale au totalitarisme mussolinien. Gemma me touche infiniment parce qu’elle rencontre dès son plus jeune âge la souffrance et qu’à bien des égards, on peut trouver Dieu « injuste » vis-à-vis d’elle (comme parfois nous avons ce sentiment d’injustice divine dans nos vies). Rolando m’émeut par sa fidélité d’adolescent à ce qui lui paraît essentiel dans son engagement envers Dieu : garder sa soutane de jeune séminariste (il a 14 ans) comme témoignage qui lui vaut d’être tué par les fascistes en haine de Dieu. Cet attachement me plaît en résonnance à la Parole du Seigneur : parce que tu as été fidèle en de petites choses, entre dans la joie de ton Maître… Loin justement du relativisme que j’évoquais plus haut.

La sainteté a beaucoup d’appelés mais peu d’élus : pouvez-vous nous donner une antisèche pour réussir l’examen ?

Je ne suis pas d’accord ! Tous nous sommes appelés à la sainteté, et le Ciel est rempli d’innombrables saints, dont sûrement certains sont des membres de nos familles ! Précisément la première antisèche, c’est d’accepter cet appel à la sainteté comme nous concernant personnellement, au-delà de toutes nos limites (péchés, traits de caractère, vices, etc.). Devenir saint, c’est consentir à l’inattendu de Dieu dans nos vies. Se déposséder de ses propres rêves de sainteté (qui trop souvent ne sont que des petites idoles de nous-même !). C’est entrer dans un cheminement mystérieux, que nous ne comprenons pas bien, dans l’humilité, pour que peu à peu, sans que le monde ­(ou même nous) ne s’en rende compte, nous ne vivions plus pour nous-même, mais que ce soit, comme le dit l’Apôtre, le Christ qui vive en nous. Le saint, c’est l’Évangile illustré, c’est une facette du visage du Christ.

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