Les querelles d’analyse du pontificat du pape François, si elles ont témoigné d’une grande confusion entre les ordres temporel et spirituel, ont le mérite de poser à nouveaux frais la question des rapports entre foi et politique, en leur point de rencontre : la théologie politique. Dans son dernier ouvrage, Christian François se penche justement sur la plus ancienne interrogation politique, celle qui a passionné toutes les générations de philosophes depuis Platon, exception faite des prétentieux modernes qui croient l’avoir réglée pour de bon : celle du meilleur mode d’organisation des pouvoirs terrestres. Une question taraude en particulier l’auteur, qui a donné son titre à l’ouvrage : peut-on être chrétien et démocrate ?
Pour y répondre, Christian François se replonge dans la longue histoire de la Révélation, depuis l’Ancien et le Nouveau Testament (démarche adoptée par le grand Bossuet pour démontrer les fondements surnaturels de la monarchie), puis dans l’œuvre des Pères de l’Église jusqu’aux plus récents enseignements de l’Église, y cherchant toute leçon susceptible de nous indiquer le meilleur régime du point de vue chrétien. Ce qui saisit avant tout à la lecture, c’est la sincérité et l’humilité de notre explorateur. Il avait une question mais n’a trouvé nulle part une réponse satisfaisante, et s’est donc mis à sa recherche sans être découragé par l’Everest auquel il s’attaquait. L’enquête finale, plaisante et didactique, se lit d’une traite.
On rencontre dans l’Ancien Testament un Dieu fort peu démocrate (il faut voir le traitement réservé à Coré, révolté contre le royal Moïse), mais pas aussi monarchiste que l’on croit, et qui met en garde contre l’idolâtrie du pouvoir politique. Le Nouveau Testament nous invite lui à changer le monde par la foi et les mœurs plutôt que par l’action légale : « C’est dans le monde que nous devons manifester notre foi, et contre lui que nous devons opérer notre salut. » Quant à saint Paul, il nous apprend à nous libérer de l’emprise étatique par l’exercice de la charité qui, en nous éloignant du péché, repousse les interventions du bras séculier. Aucun intérêt n’est porté à la forme du pouvoir : le politique est à respecter, mais le vrai combat est ailleurs.
Lire aussi : Le Mystère au bout du microscope
Le christianisme devint toutefois majoritaire, moment où se forme sa doctrine politique et sociale : les Pères de l’Église inaugurent l’idée d’un ordre social fondé sur la foi en Jésus-Christ, idée qui atteint son paroxysme dans le glorieux Moyen Âge. Nous vivrions aujourd’hui un « retour à la normale », dans un « monde où les foules ont cessé de suivre le Christ et où le pouvoir se considère désormais comme affranchi de toute obligation religieuse ». C’est aussi l’heure de la démocratie triomphante, que l’Église tenta de dompter selon une double idée : la démocratie est un fruit du christianisme ; la démocratie ne sera parfaitement réalisée que lorsqu’elle sera christianisée. Tentative semblable, analyse l’auteur, à celle prônée en son temps par Méliton de Sardes pour obtenir les grâces de l’Empire romain. Le Magistère a donc pris fait et cause pour la démocratie pluraliste, système réputé plus favorable à la foi chrétienne pour trois raisons : il serait plus conforme à la loi naturelle ; il offrirait les conditions les plus favorables au développement de la personne humaine ; il induirait un possible accord sur la conception du bien commun. Un rapide examen de la situation actuelle suffit à l’auteur pour mesurer l’écart qui existe entre cette position idéelle, et la réalité des choses.
C’est que la démocratie, loin de se réduire à un processus formel, est « une force qui va », comme l’ont montré ailleurs Tocqueville ou Gómez Dávila. Anthropocentrique, elle refaçonne le monde avec le relativisme éthique pour principe, nous transformant en « esclaves sans maîtres » de l’égoïsme et du désir. La pente sociétale en témoigne : plus la démocratie court, plus l’ordre chrétien s’éloigne. D’où la conclusion lapidaire : « La démocratie dans laquelle nous vivons est assimilable à une vaste “structure de péché”. » Deux siècles après, le pari de la démocratie chrétienne se révèle être un échec.
Que faire alors ? Christian François plaide pour une forme d’anarchisme conservateur qui retrouverait le goût de l’Église primitive pour la dévaluation des choses terrestres. « Le seul régime politique vraiment chrétien ne peut être que la sainteté. » Et si l’on changeait enfin de régime ?






