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Jean Le Gall : dandy ultime

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Publié le

13 juin 2025

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Avec ses Dernières nouvelles de Rome, Jean Le Gall ravive au meilleur niveau un esprit dandy et une virtuosité dégagée tels qu’on les croyait disparus sous les pavés de la sous-culture à message. Extatique.
© Benjamin de Diesbach

Le livre s’achève sur une notule au sujet de Nicola Palumbo, soit une preuve administrative que, contrairement à la plupart des personnages de roman, lui a bien existé ; ou une preuve de l’inverse : que nous n’existons pas davantage que les personnages de roman…

Nicola Palumbo, personnage principal du roman, constate progressivement qu’il n’existe pas, que nous n’existons pas, du moins que nous avons toutes les peines du monde à exister. Je comprends que l’on puisse douter de ce postulat. Mais amusez-vous, de votre côté, à remonter le temps ; pensez aux dernières semaines qui viennent de s’écouler : combien de fois avez-vous eu la sensation que vous étiez dans la vie (et non pas en bordure de la vie) ? Pardon d’insister, mais gardez-vous de cette période le souvenir d’une intensité quelconque, d’une vibration ? Sans préjuger de l’intérêt de vos actions, de vos agissements, vous conviendrez de notre impuissance commune à faire coïncider la « compacité » et la lourdeur du quotidien avec les espoirs que nous plaçons dans l’existence. Car le voilà, le grand problème posé par le monde moderne : il nous tient trop éloignés de la vie vivante (pour reprendre les mots de Dostoïevski). D’autant que cette époque en particulier, certainement la seule que nous connaîtrons, réussit l’exploit d’être plate et pesante à la fois. Mais revenons maintenant à Nicola Palumbo. À rebours de Sartre, qui soutient « qu’exister, c’est être là, simplement », voire à l’opposé de Sartre, chez qui, rappelons-le, la racine d’un marronnier est une révélation assez éclairante pour démontrer la réalité de l’existence, Nicola Palumbo s’aperçoit que nous sommes en réalité destinés à un état… d’Inexistence. Une inexistence aggravée par une faiblesse dont nous ne saurons jamais guérir : la mémoire sort des hommes et les hommes sortent de la mémoire. Il faut rendre hommage, ici, à l’immense Borges qui, lui, avait tout vu, tout compris, en affirmant que l’on ne peut exister qu’à condition d’être « représenté ». Eh bien, c’est cette « représentation » dont j’ai fait cadeau à Nicola Palumbo. Je lui ai donné une voix, une famille, des amis, des idées, des buts stupides et inatteignables. Je lui ai même donné une biographie officielle, que l’on trouve effectivement à la fin du livre. Être le personnage d’un roman ou d’un film, c’est être. C’est être enfin.

Rome, depuis Du Bellay, est la cité par excellence où les Français perçoivent à la fois la splendeur et la ruine. Comment vous situez-vous vis-à-vis de cette tradition et quel est votre rapport personnel à Rome ?

Vous connaissez très certainement la phrase de La Bruyère : « Tout est dit, et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent. » Le romancier, par conséquent, ne peut plus rien inventer. Et c’est ainsi que Rome figure parmi les sujets rebattus du cinéma et de la littérature. Alors, comme tant d’autres auteurs avant moi, je prends Rome pour ce qu’elle est : le lieu inépuisable des paradoxes, le terrain éternel des confrontations esthétiques et morales. Pour être franc, je n’ai aucun lien privilégié avec cette ville et suis encore moins son spécialiste – j’ai simplement mes besoins romanesques. Or Rome constitue le lieu parfait, en 1969, pour imaginer l’errance de ce personnage, son long soliloque intérieur, sa rupture progressive avec la société. En une petite année, je fais accomplir à Nicola Palumbo le chemin de tous les antimodernes.

« Cette époque en particulier, certainement la seule que nous connaîtrons, réussit l’exploit d’être plate et pesante à la fois »

Jean Le Gall

Cette période voit l’émergence de la société de consommation, mais aussi le début des années de plomb en Italie… Y voyez-vous un moment critique, une bascule ?

Ici aussi, je ne suis qu’un écrivain à la suite des autres. Moi aussi je cherche « le » moment historique qui nous a produits, « le » moment de bifurcation. 1969, c’est le « boum » deux fois. Le boum économique et le boum des bombes. Dans une même journée, les uns fanfaronnent dans des décapotables, les autres font péter des explosifs. Mettons que cette société de la fin des années soixante soit sous la loupe d’un entomologiste : notre homme en blouse blanche ferait des bonds sur sa chaise. 1969, c’est encore le moment où l’Occident entérine un choix définitif en passant de l’amour de Dieu à l’amour de soi. Même en Italie, et surtout à Rome. Cependant, avec de tels enjeux, le romancier doit se méfier. S’il verse dans la gravité et le registre purement politique, alors il s’apprête à commettre un énième attentat contre la littérature. C’est pourquoi je tente d’aborder ces thèmes avec une dérision « italienne », que je mélange à la langue des moralistes. Critiquer la société de consommation ? Vomir l’hédonisme de masse ? Qui ne l’a pas fait ! Ma préférence va par conséquent à des personnages qui ont un peu d’esprit – et s’ils ont un peu d’esprit, c’est de n’avoir pas d’opinion prévisible. « Jésus serait de cette époque qu’il sauverait d’abord la filière bois », assure l’un de ces protagonistes : le fait est que je ne saurais mieux dire.

Les lettres à soi-même, est-ce une routine que vous avez vous-même pratiquée ?

Ça ne va pas fort, d’accord, mais je n’en suis pas encore à m’écrire des lettres ! Pour autant, ne fait-on pas un peu la même chose lorsqu’on écrit un roman ? Au fond, on écrit un livre 1/ pour les gens qu’on estime (au mieux ils seront quelques dizaines) ; 2/ pour se donner des nouvelles de soi. Ça fait cher la psychanalyse, certes, mais rien ne vaut de suer un bon coup sur un roman pour se mettre au clair avec ses idées, ses déviances, ses raisons profondes.

J’ai pensé aux films de Jean Eustache en vous lisant, pour le ton, le mordant, le dilettantisme supérieur… Fait-il partie de vos influences ? En avez-vous d’autres qui seraient du côté du grand cinéma italien ?

Plusieurs fois j’ai essayé de voir La Maman et la Putain. « Le » film dont il faut citer le titre dans les dîners en ville. Le hic, c’est que, devant l’écran, je suis tombé dans un ennui qui m’a effrayé pour la vie. Résultat : j’ai banni Eustache de mes dimanches après-midi. Du côté du cinéma italien, la liste est longue des réalisateurs que je vénère. Vittorio De Sica, par exemple. S’il me fallait retenir un seul de ses films, ce serait Il Boom, son chef-d’œuvre méconnu. Dino Risi est incontournable. Le concernant, mon vote va Au nom du peuple italien – le sommet, sûrement, de la comédie à l’italienne. Il y a aussi Luigi Comencini, dont je retiendrais spontanément L’Argent de la vieille. Enfin, Ettore Scola. Nous nous sommes tant aimés est un film délicieux, important, inoubliable. Il nous montre non pas nos contradictions, mais la distance décevante entre les envies de la jeunesse et les corrections de l’âge adulte. (Ainsi deux êtres finissent-ils toujours par coexister en nous : celui que nous étions, et celui que nous sommes devenus. C’est triste, c’est déchirant, et c’est pourquoi nous rêvons de retours splendides vers notre passé.) Bref. Le point commun entre ces films de l’âge d’or italien ? Tous annoncent la société sans repères dont nous ne sommes pas sortis, et pour cause !

Un de vos personnages attaque la littérature à programme (il se contente de lire les préfaces puisque les romans récents se résument à leur message). Que pensez-vous de l’évolution de la production littéraire qui semble toujours plus se résumer à une illustration du département de sociologie ?

À chérir avec autant d’empressement les causes sociétales, de nombreux auteurs se sont éloignés de l’art ET du divertissement (que l’on pourrait voir comme les abscisse et ordonnée du roman). Il en résulte une littérature mormone et majoritairement accusatrice, laquelle domine le marché depuis une décennie. Pour autant, ce succès est en trompe-l’œil. La réalité, c’est que les écrans (tous les écrans) en profitent. Que proposent Netflix, Apple et Amazon ? Essentiellement de la fiction ! De l’aventure ! Des péripéties ! Puisées, d’ailleurs, dans la littérature classique ou le cinéma vintage. Allons-y pour d’autres exemples. Que cherche le lectorat populaire en se ruant sur la « romance », sinon ce bon vieux surgissement du « merveilleux » ? Que font des millions de gens, lorsqu’ils plongent la tête la première dans l’autre monde des jeux vidéo ? Éprouvent-ils le moindre intérêt pour les écrits sociétaux et leurs bonnes intentions ? Non. Ont-ils lu de la « SF » ? À l’évidence : oui. Cette hégémonie culturelle, pensée comme une stratégie commerciale, contribue, je crois, au rétrécissement de la littérature (commercialement et qualitativement). Ajoutons à cela que ce « genre » manque de talent, d’idées. Les professionnels de ce rayon n’ont pas de musique en eux et leur fausse compassion est à rendre l’âme. La moindre éraflure à la réalité, la moindre profondeur, les effraie. Personne n’a semble-t-il retenu la leçon de Lunar Park de Bret Easton Ellis (paru en 2005) qui détournait le vrai-faux récit autobiographique pour l’élever progressivement à des hauteurs sublimes – celles de l’imagination, celles où l’écrivain se sent Dieu.

Lire aussi : Éditorial culture de Romaric Sangars : Fin de règne

La littérature, pour vous, semble justement relever de l’antipolitique. S’agit-il de deux postures irréconciliables ?

Que le nom d’Éric Ciotti soit plus connu que celui de Georges Simenon, que Sébastien Delogu soit mille fois plus cité que Jules Renard, que François Hollande soit mieux vendu que Renan, et surtout, que n’importe lequel de nos députés actuels soit plus entendu, plus lu, plus commenté que Stendhal et Flaubert réunis, voilà qui me paraît extravagant. Mais pour répondre plus précisément à votre question : ce n’est pas que la littérature doive être antipolitique, c’est que la politique est antilittéraire. Un écrivain digne de ce nom, c’est un minoritaire né. Et puis il y a une autre difficulté. Imaginons que vous vouliez écrire un roman qui dénoncerait telle ou telle fable de la politique de notre temps, ou bien s’en prendrait frontalement à une idéologie. Vous fonceriez droit dans une impasse. Parce que la nature de la politique est si diabolique qu’elle raffole des ralliements autant que de la contradiction ; et votre livre serait à peine publié que vous verriez sa détestation de la politique aussitôt recyclée en une autre politique. Vous voyez d’ici le problème. Il est sans solution.

Défendre le style dans une époque plate, c’est ce que vous faites par l’illustration dans vos Dernières nouvelles de Rome et de l’existence. Pourquoi le dénigre-t-on à votre avis ces dernières années ?

Avoir un style, c’est avoir un caractère. Mais résumons autrement les choses : le style, c’est une place importante accordée au goût. Je me souviens de cette anecdote concernant Philippe Jullian. Il était né à Bordeaux et y vivait encore lorsque, très jeune, il manqua de se tuer sur une motocyclette. Au moment où il se vit expirer, il jeta un dernier regard sur la façade de l’hôtel de la Bourse et ferma les yeux, afin, dit-il, « de finir sur une bonne impression ». Le goût, le style : il faut savoir placer ça au-dessus de tout et notamment de la mode et l’argent. Les critères esthétiques permettent de dépasser la honte de soi, ils offrent une dignité. À l’évidence, ce n’est plus l’urgence du genre humain – si jamais cela le fût un jour.


Nicola Palumba, au moment de discourir pour fêter le score du Parti communiste italien un jour de janvier 1969, succès dont la foule exaltée lui attribue les mérites, prend congé. Il déserte la farce politique pour se faire embaucher comme vendeur dans un magasin de meubles, décidé à étudier le genre humain du point de vue des canapés, totem de la société de consommation qui s’ébauche. Cherchant à faire mentir les lois de l’existence, il doute en attendant de la sienne, s’écrit des lettres à lui-même et fréquente un ami qui s’est fait embaucher pour assassiner à une date imprévue le commanditaire, un milliardaire cherchant à retrouver une vie intense. Avec ses formules sublimes, ses dialogues ravageurs, ses situations à l’absurde métaphysique, le petit livre de Jean Le Gall ravive le type de génie d’un Jean-Jacques Schuhl. Avançant d’un ton altier, vif, avec élégance et ellipses, le long d’un fil imprévisible entre deux vides et à revers de tous les programmes, il élabore un funambulisme chic nous sauvant des pesanteurs modernes. Et puis quelles phrases… « Le lendemain, c’était un lundi, l’homme de soixante-neuf ans trouvait la mort dans la malchance ; un passage à niveau n’avait pas fonctionné et le Rome-Milan lui était passé dessus. Amanda le pleura, même s’il entrait dans ses larmes le prix de la Bentley crème reconfigurée. » RS

DERNIÈRES NOUVELLES DE ROME ET DE L’EXISTENCE, Jean Le Gall, Gallimard, 192 p., 20 €

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