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Cioran, pour le pire et le meilleur : entretien avec Anca Visdei

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Publié le

17 juin 2025

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Célébré et controversé, Cioran fait aujourd’hui l’objet d’une biographie, la première du genre, utile, informée, distanciée. Son auteur, Anca Visdei, qui a connu Cioran, revient pour L’Incorrect sur la genèse de ce livre et sur sa position à l’égard de l’auteur.
© Benjamin de Diesbach

Comment avez-vous connu Cioran ?

Journaliste en Suisse et en France dans les années 1980, j’ai rencontré Eugène Ionesco et sa femme Rodica, qui m’ont souvent parlé de lui. Je n’avais alors lu que quelques citations. Lorsque j’en ai parlé à ma rédaction, mes confrères ont déclaré l’entretien impossible, Cioran étant très secret. Cela n’a fait qu’augmenter mon désir… Je lui ai téléphoné, grâce au numéro fourni par Ionesco. Il m’a proposé un rendez-vous chez lui, rue de l’Odéon, le 17 octobre 1985, et a été le plus aimable des hôtes. Nous avons noué un lien amical, il m’a présenté certains de ses amis et, en février 1986, j’ai publié dans Les Nouvelles Littéraires l’un de ses rarissimes entretiens pour la presse française : « Cioran parle ».

Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans une biographie ?

Probablement l’image erronée qu’ont de lui beaucoup de ceux qui en parlent. Ils s’obstinent à décrire un homme misérable, atrabilaire, dépressif, croupissant dans une mansarde sordide, seul et solitaire, sans rapports au monde, une sorte d’ermite ayant renoncé à toutes les joies de la vie. Et moins ils le connaissent, plus ils veulent imposer cette image d’Épinal. Mais cette raison n’aurait peut-être pas suffi ; c’est la découverte, bien après sa mort en ce qui me concerne, de ses écrits célébrant Hitler, qui m’a décidée. Je voulais comprendre comment l’homme charmant et chaleureux que j’avais connu, le penseur cultivé et fin, avait pu commettre de telles erreurs.

N’a-t-il pas renié ces engagements ?

Je trouve qu’il ne les a jamais clairement reniés. Il a surtout essayé de faire oublier cette période de sa vie. Dans ses Cahiers, il écrit à plusieurs reprises sa peur, sa terreur même, à l’idée que son engagement et ses écrits de l’époque « noire » viennent à être connus. En revanche, dans sa correspondance privée, il dit à ses anciens amis légionnaires qu’il a complètement changé, et traite même ses engagements de « folie ». Le fait qu’il ait renoncé à jouer les prophètes ou à se mêler de politique prouve qu’il a compris s’être lourdement trompé.

« Je voulais comprendre comment l’homme charmant et chaleureux que j’avais connu, le penseur cultivé et fin, avait pu commettre de telles erreurs. »

Anca Visdei

Vous insistez cependant sur les ambiguïtés qui demeurent…

Le problème qui reste est en effet son antisémitisme. Voulant montrer qu’il n’en est plus victime, il a écrit un texte, « Un Peuple de solitaires », dans La Tentation d’exister, qui n’arrange pas les choses : on a l’impression d’un enfant auquel on a interdit les gros mots et qui, du fait, ne peut les empêcher de fuser, comme libérés par son inconscient. Cioran avait vraiment un problème avec les Juifs. Ce qui est émouvant – complexité de l’homme –, c’est le fait qu’à cette discrimination systématique se mêlait de l’admiration. De l’envie ?

Quel regard l’opinion roumaine cultivée porte-t-elle sur ses errements ?

Un proverbe roumain prévient : là où il y a un Roumain, il y a déjà deux opinions. Imaginez la difficulté à définir une « opinion roumaine cultivée ». Il m’a semblé – mais je n’ai parlé qu’à quelques éditeurs et écrivains amis – que la différence avec la France est grande : en Roumanie, on a tendance à considérer que le passé fasciste de Cioran n’est pas si important. Cioran étant l’un des rares Roumains célèbres, adoubés par l’Occident, on le considère comme un objet de fierté nationale et on minimise ses parts d’ombre. Mais je ne peux pas généraliser.

Parlons de votre sentiment sur son œuvre. Vous exprimez une opinion contrastée…

Quand le Grand Sanhedrin décidait à l’unanimité qu’un prévenu était coupable, on le libérait, pensant qu’à ce point, son cas ne pouvait relever que de Dieu. Il doit en aller de même de quelqu’un qu’il faut obligatoirement admirer. Les thuriféraires font toujours du tort à l’objet de leur adoration. Trop c’est trop. Ce qui est exagéré devient insignifiant. Et sujet à caution. Cioran était le premier à le penser. Et il riait d’être « à la mode à Paris », tout en se disant oublié. Loué, oui, vraiment lu ou compris, beaucoup moins. Preuve de son bon sens et de sa lucidité.

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On est surpris par l’ambiguïté du rapport de Cioran aux classes populaires : il semble à la fois pencher de leur côté, et les regarder avec condescendance…

Je pense qu’il s’est senti, à juste titre et à de nombreuses reprises dans sa vie, humilié en tant qu’étranger ou « autre » : Roumain en Transylvanie, pauvre et provincial à Bucarest, « métèque » en France. Il comprenait parfaitement, pour l’avoir vécue, la blessure de la ségrégation, mais peut-être qu’il n’avait pas envie de la partager au quotidien. D’autant qu’il s’est peut-être cru, par sa notoriété et sa culture, devenu « supérieur ». A-t-on envie d’être ramené, voire réduit, à ses origines, que vous n’avez d’ailleurs pas choisies, quand vous les avez quittées volontairement ? Par ailleurs, Cioran est un homme né au début du siècle, sur les marches d’un empire : il faut se placer dans le contexte, facteur d’une mentalité que le temps n’a pas totalement changée.

Vous évoquez aussi son rapport difficile aux femmes. Est-ce un trait culturel, lié au milieu où il a grandi ? Culturel ? Certainement. L’homme roumain concentre en lui l’héritage culturel des invasions : du Romain, il a la langue et la cordialité latine, du Phanar qui a tenu le pays des siècles, il a acquis le côté balkanique hâbleur et négociateur-né. Or, dans ces deux civilisations, l’image de l’homme est assortie d’une virilité qui doit s’affirmer. Pour caricaturer, Cioran a hérité de l’image du macho latin et du sultan à harem phanariote. C’est une position qu’encore aujourd’hui un homme roumain doit assumer, sous peine de passer pour dévirilisé. Comment voulez-vous que Cioran ait échappé à cette fatalité, lui qui était, de surcroît, né au siècle passé ? Sans parler du côté austro-hongrois, puisqu’il était né en Transylvanie, et nostalgique de l’Empire. Être fils de pope, ministre du culte qui prêche l’obéissance de la femme lors des mariages et la célèbre lors des enterrements, a constitué une circonstance aggravante. Par rapport aux femmes, Cioran est l’héritier d’une fatalité culturelle. Mais il ne faut pas juger les gens d’hier avec les critères d’aujourd’hui. La non-rétroactivité des peines est un grand principe juridique. Celle des jugements est un devoir moral.

Vous soulignez l’importance de sa relation avec ses parents, une relation sans chaleur, teintée d’incompréhension. Y voyez-vous une clef de son caractère ?

La froideur de la mère, combinée au côté raide et officiel obligé, du père, les deux associés à un terrible et tout-puissant orgueil, ont forgé son tempérament. L’orgueil lui a valu le pire, avis péremptoires, difficultés à changer d‘opinion, tonitruantes susceptibilités, et le meilleur, bon sens, lucidité, rejet de vanités mondaines, franchise quitte à déplaire. Le meilleur l’emporte largement. Quant au pire, c’est surtout lui qui en a souffert.

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