Que faire de René Descartes ? Peut-on le relire, ou plutôt s’y regarder comme en un miroir, pour y voir clair en notre époque ? Cette actualité de Descartes est ce que le philosophe Robert Redeker se propose de montrer dans Descartes : le miroir aux fantômes, en parcourant librement son œuvre et en méditant avec lui, et parfois contre lui – par-delà certains clichés persistants qui entachent une œuvre si célèbre qu’on croit la connaître. En une vingtaine de courts chapitres, il médite, rêve ou critique les textes du glorieux philosophe, le lisant au prisme de notre époque, de ses questions, de ses maux et de ses doutes.
Que fit Descartes il y a près de quatre siècles ? Son génie, et même son héroïsme, selon Redeker, tiennent d’abord à son geste philosophique de rupture et de recommencement. Rupture avec le désordre des opinions, des modes intellectuelles, des brillantes fumisteries sophistiques ; recommencement de la philosophie, à la manière de Platon, par le doute méthodique et la quête d’un fondement assuré et inébranlable, sur lequel se pourra reconstruire l’édifice de la philosophie et des sciences. C’est cela qui en fait, aux dires d’Hegel, le héros des Temps modernes, ou, selon Péguy, « le cavalier qui partit d’un si bon pas ». Or, il n’est pas impossible que nous soyons dans une situation analogue à celle de Descartes, pleine de sophismes et de préjugés, comme le suggère Redeker qui égrène quelques-uns de nos maux intellectuels : « refus de l’essence, discrédit de la vérité, refus de la métaphysique, refus de l’identité ».
Peut-être a-t-il quelque intérêt là où on ne l’attend pas, en ce qui paraît le moins « cartésien » de son œuvre : l’âme et Dieu.
À ce crépuscule, peut-on opposer, en s’inspirant de Descartes, une nouvelle aurore ? Le paradoxe est alors de rechercher un remède chez l’un de ceux qui inspirèrent le poison. Car la situation de Descartes à l’égard de notre temps est ambivalente. Si son geste de reconstruction est exemplaire, il est celui qui rend possible et pensable l’absolutisation du « moi », à partir de son célèbre « je pense, donc je suis », qui exhibe l’ego au fondement de toutes les certitudes et qui en fait la mesure de la vérité, contestant les autorités établies des institutions ou des traditions. Du moins le règne de l’égoïsme et de l’individualisme peut-il se lire comme une conséquence – logique ou pathologique, c’est la question – de la découverte métaphysique cartésienne.
De même pour l’autre grand fait de notre époque : le déchaînement de la technique et l’orgueilleuse promesse d’émancipation de l’homme hors de ses limites naturelles. Les deux formes de « trans » contemporaines, transhumanisme et transsexualisme, comme dit Redeker, ont leur lointaine source dans l’affirmation cartésienne, qui fut aussi un rêve, de devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature », selon les termes du Discours de la méthode. En outre, le philosophe qui aimait allier le bon sens et la raison se trouve pris en flagrant délit de déraison dans sa théorie mécaniste de l’animal-machine, sans âme, analogue à une horloge.
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Quels remèdes chercher alors chez Descartes ? Peut-être a-t-il quelque intérêt là où on ne l’attend pas, en ce qui paraît le moins « cartésien » de son œuvre : l’âme et Dieu. Car le philosophe qui est devenu emblématique d’un rationalisme strict n’est aucunement matérialiste ni positiviste, mais démontre dans ses Méditations métaphysiques finalement fort inactuelles, l’immortalité de l’âme et l’existence de Dieu. Plus encore, rappelle Redeker, Dieu est le garant de la vérité mais aussi du réel, puisqu’il est la cause de son existence et de son maintien dans l’être. Loin que Dieu soit une idée irréelle, c’est plutôt la réalité même qui s’évanouit et se liquéfie en quelque manière lorsque Dieu disparaît. La post-modernité s’en fait gloire, mais les conséquences sociales et politiques en sont tragiques.
Peut-être est-ce cette audace de la raison que Descartes peut nous rappeler aujourd’hui – audace d’une raison à la fois rigoureuse, confiante en ses forces, large et s’élevant jusqu’à Dieu qui est son principe ; audace qui défie les préjugés philosophiques de notre époque et nous libère des illusions les plus tenaces et les plus mortifères ; audace de la recherche de la vérité, de toute notre intelligence, jusqu’à la sagesse de la lucidité et la joie de la vérité.






