Il y a une trentaine d’années, tout le monde ironisait sur les chaussettes rouges de Balladur. Il y a bientôt vingt ans, les gros rigolos du « Petit Journal » passaient des vidéos de François Fillon sur le perron de l’Élysée avec une bande-son de parade de cirque, parce que lui aussi portait des chaussettes cardinalices. Et puis, petit à petit, un genre de sartorialisme low-cost s’est installé jusque chez les bobos : les gros rigolos du « Petit Journal », devenu les gros rigolos de « Quotidien », ont mis des cravates en tricot et accueilli l’excellent Marc Beaugé au nombre de leurs chroniqueurs. Pourtant, parce que les gens qui débutent veulent souvent en faire trop, la mode des « dandys », ce mot désuet qui ne veut plus rien dire aujourd’hui, a produit des excès infâmes. Parmi les motifs d’exécution capitale nés de cette tendance, on peut citer pêle-mêle les cravates slim, les nœuds papillon en bois, les costumes de mariage bleu électrique en 14 ans, les chaussures cognac d’entrée de gamme, les baskets de cérémonie… mais surtout la délocalisation de la couleur vive.
L’utilisation d’une discrète touche de couleur est une vieille ruse d’élégants. Dans les années Reagan, les yuppies portaient des bretelles rouges ou violettes… mais ce sont habituellement les chaussettes qui ajoutent une touche de fantaisie dans une tenue par ailleurs sans excès. Dans la fameuse série littéraire des années 1930 Jeeves, de PG Wodehouse (adaptée avec brio en série télé, avec Hugh Laurie et Stephen Fry), le héros (Jeeves, donc) est un majordome impeccable, dont le jeune maître (Bertie Wooster) porte souvent, à la grande horreur de son maître d’hôtel, des chaussettes jaunes ou roses. Dans les années 50, Boris Vian met en scène un personnage d’évêque qui n’arrive plus à se trouver des chaussettes violettes, parce que tous les jeunes gens de Saint-Germain-des-Prés les ont achetées avant lui. Ça marche souvent très bien. En France, la marque Mes Chaussettes Rouges, référence du domaine, a commencé par importer les mi-bas de Gammarelli, fournisseur du clergé romain, avant de diversifier sa gamme.
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Mais, parce que ça ne faisait pas assez « recherché », il fallait, à ceux qui venaient de découvrir l’élégance, un moyen de s’exprimer d’une manière plus voyante, de montrer qu’ils faisaient des efforts, qu’ils avaient compris. Alors, avec toutes les saloperies citées précédemment, on voit souvent… des lacets de couleur. Ne hochez pas la tête. Regardons le mal en face. Ces lacets dégueulasses, criards, sont souvent soigneusement noués sur des chaussures mal cirées, qui arborent une patine vulgaire. Et, pour bien montrer qu’ils sont des « dandys », leurs adeptes les assortissent soigneusement à leur ceinture, ou aux coudières de leur veste… alors, l’imperfection volontaire (un peu ce que Jankélévitch appelait le « je-ne-sais-quoi » et assimilait au charme) devient une névrose de perfection. Parfois, les femmes glissent un compliment amical au porteur de lacets colorés, lui disent qu’il est à la mode, saluent sa recherche vestimentaire. Deux compliments venus du monde des femmes (la mode qui change, les efforts pour se conformer aux injonctions), adressés à un homme qui s’est habillé comme une femme (c’est-à-dire à la mode, avec un soin minutieux, très visible, et en quêtant l’approbation du monde extérieur). Aller simple pour la friendzone de la sape.
Des chaussettes de couleur, littéralement « bien dans leurs pompes », envoient un message qui ressemble à « et alors ? ». Des lacets de couleur, garrot fluo de l’incertitude de soi, disent plutôt « et là, c’est bien ? ». Choisis ton camp, camarade.





