On pouvait rire de tout mais pas avec n’importe qui. Désormais, on peut parler de submersion migratoire avec tout le monde. La preuve en Grande-Bretagne où le Premier ministre travailliste Keir Starmer s’est inquiété, vue l’explosion des arrivants, que son île ne lui devienne étrangère (« an island of strangers »). Voilà que la gauche se préoccupe d’insécurité culturelle. Quelques Cassandre du Printemps républicain en France, ou du Blue Labour anglais (des socialistes conservateurs), s’étaient bien aventurés sur ce terrain, il y a dix ans, risquant leur réputation. Mais à la mi-mai, c’est Keir Starmer, l’ex-avocat des droits de l’homme, immigrationniste de toujours, méticuleux détecteur de racisme occupé à classer toute velléité de contrôle des frontières dans la colonne des idées rances, qui faisait subitement volte-face, se piquant de réduire les entrées. Et de présenter à la presse un livre blanc, Restoring control over the immigration system, promesse de reprise en main des flux. Ces quatre-vingts pages de mesures (plutôt cosmétiques et alambiquées en réalité – voir encadré) ont la nouveauté de reconnaître qu’il y a un problème d’immigration.
Face à la percée populiste de droite, le parti travailliste est forcé de voir ce qu’il voit et mesure la frustration d’une population qui se sent déclassée
Le contexte : face à la percée populiste de droite, le parti travailliste est forcé de voir ce qu’il voit et mesure la frustration d’une population qui se sent déclassée au bénéfice de résidents allogènes. Reform UK, le parti anti-immigration de Nigel Farage, rafle et l’électorat labour à gauche, et l’électorat tory à droite. Aux dernières législatives, la question de l’immigration a mis le parti conservateur au tapis. Personne n’a oublié la promesse de Boris Johnson de « take back control » (c’était en 2019) et la subséquente vague migratoire baptisée « Boris Wave » (la vague Boris), une immigration record frisant le million (872 000 arrivées en 2022, 900 000 en 2023). La vague Boris, c’est deux fois la population de Liverpool qui entrait chaque année… La popularité de Johnson s’est volatilisée.
Reform UK en embuscade
Les déçus de la droite ont alors mis les travaillistes au pouvoir. Sans résultat. Les passeurs continuent leur trafic entre Calais et Douvres : les six premiers mois de 2025, 18 000 migrants ont traversé la Manche, 50% de plus qu’à la même période l’an dernier. La seule journée du 31 mai, 1 195 déshérités répartis sur dix-neuf dinghies accostaient dans le Kent. Reform UK prospère sur l’insécurité culturelle. Après avoir triomphé aux élections locales de mai, il est en tête des intentions de vote pour les législatives de 2029 (le prochain grand rendez-vous). Pour la première fois de sa carrière, Farage devient premier-ministrable. Il a confié la direction de Reform UK à Zia Yusuf, un homme d’affaires multimillionnaire de 38 ans né en Écosse de parents sri-lankais, qui se dit « patriote musulman britannique ». Yusuf a mis le parti en ordre de marche, ouvrant 450 branches dans tout le pays.
Mais Reform UK a subi deux psychodrames internes, précisément sur le thème de l’immigration. Le dernier en date a conduit à la démission de Yusuf, le 5 juin, après qu’une députée Reform UK a suggéré l’interdiction de la burqa dans l’espace public. Yusuf a claqué la porte. Même s’il a réintégré le parti 48 heures plus tard, le schisme évité de justesse a révélé une ligne de fracture au sein du parti, entre une stratégie de dédiabolisation, façon Marine Le Pen (la stratégie de Yusuf) et une volonté de se démarquer des politiciens bon teint en privilégiant un discours martial (stratégie soutenue par de fortes personnalités du parti, voulant montrer à leur électorat que leur main ne tremblera pas s’agissant d’immigration). En mars dernier, le député Reform UK Rupert Lowe en appelait à une politique de remigration. « Politiquement impossible », corrigea Farage. Le débat s’arrêta là, Lowe étant alors chassé du parti, accusé par sa direction de brutalité envers ses collaborateurs. Échange d’insultes, trahison… l’affaire s’est terminée au tribunal.
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Remigration : sans qu’on sache bien à quoi elle se réfère (départs volontaires ? expulsion d’étrangers criminels ?), l’idée sort de la clandestinité. Aux USA, l’administration Trump ajoute à son Service de la population, des réfugiés et de la migration, un Bureau de la remigration. En Angleterre, le premier à avoir évoqué la remigration dans son discours « Du Sang et des larmes » (1968), c’était Enoch Powell. Le faux pas valut à cet ultra-populaire politicien conservateur d’être banni du sérail. Enoch Powell évoquait, dans ce même discours, le risque de « devenir étranger en son pays ». Tout comme Starmer dans son discours de mai dernier. Faut-il que le thème de l’immigration soit prégnant pour parvenir à caser Keir Starmer et Enoch Powell dans le même bateau…
Karl Williams : « Un discours martial non suivi d’effet »
Karl Williams est directeur de recherche au Center for Policy Studies et co-auteur d’un rapport sur l’immigration.
Keir Starmer veut réduire l’immigration. Dans quelles proportions ?
Il n’a pas donné d’objectif chiffré. Mais, si on lit entre les lignes, le livre blanc vise un solde migratoire de 200 à 300 000 arrivées nettes par an. Ce qui nous ramène au niveau des années 2010 où l’on avait en moyenne un solde positif annuel de 241 000 (avec un pic de 300 000 à la veille du vote pour le Brexit). Cela reste un chiffre historiquement très élevé. Jusqu’en 1997, l’immigration nette était de 55 000 par an.
Quel est le problème majeur : immigration légale ou illégale ?
L’immigration illégale suscite les foudres mais c’est le paratonnerre d’une colère plus large à propos de l’immigration et du rythme du changement démographique de ces 30 dernières années. L’institut de sondage YouGov interroge régulièrement la population ; invariablement, plus des deux tiers des sondés répondent que l’immigration est « trop élevée depuis 10 ans ». Dans le dernier sondage, 71% des sondés ont répondu « trop élevée », seuls 5% « trop faible ».
En France, moins de 10% des demandeurs d’asile déboutés ont quitté le territoire. Chez vous, quel est le taux ?
C’est encore moins, du fait de la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés et de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), sans parler des avocats et juges activistes. Nous sommes très mauvais pour renvoyer les illégaux. C’est une des causes de l’attractivité du Royaume-Uni.
Le principal obstacle est-il économique, légal ou idéologique ?
C’est un mix du juridique et de l’idéologique. Ceux qui refusent de réduire l’immigration pour des raisons économiques avancent principalement deux arguments. L’immigration serait vitale pour le secteur de la santé publique (en réalité, elle contribue à maintenir les salaires à la baisse). Les frais de scolarité des étudiants étrangers permettent aux universités de survivre (c’est valable pour les universités les plus médiocres). Le secteur privé prétendait aussi avoir besoin de l’immigration mais cette assertion n’est pas défendable.
La mesure la plus intéressante du livre blanc de Starmer sur l’immigration ?
La suppression des visas de travail pour les travailleurs sociaux peu qualifiés. Ils sont l’un des principaux contingents de l’immigration de masse des années 2020-2023.
La mesure la plus insignifiante ?
La réduction de la durée du « visa pour diplômés » de 24 à 18 mois. Ce visa, mis en place en 2021, est accordé aux diplômés à l’issue de leurs études. Ce dispositif crée un système dans lequel les universités vendent des visas plutôt que des diplômes.
Ce livre blanc est-il ambitieux ? Est-il, à en croire le Premier ministre, « une nette rupture avec le passé » ?
La rhétorique utilisée par Starmer dans ce rapport (« island of strangers ») rompt avec le passé, de même que l’argument selon lequel l’immigration ne sert pas la croissance. Mais les mesures prises ne reflètent pas ce changement de ton. Les travaillistes reproduisent les erreurs des conservateurs pendant leurs 14 ans au pouvoir : un discours martial non suivi d’effet. C’est le meilleur moyen de se mettre à dos les électeurs.
S’agissant des dinghies qui traversent la Manche, certains accusent les Français. Est-ce légitime ?
Ils ne devraient pas accuser les Français. Plusieurs facteurs rendent le Royaume-Uni plus attractif que les autres. Il y a bien sûr la langue ; ça, on ne peut rien y faire. Mais il y a aussi le fait que nous accordons plus facilement l’asile, que nous avons un marché du travail plus fluide et que nous nous soumettons aux décisions de la CEDH. En vouloir aux Français, c’est se tromper de cible. Propos recueillis par Sylvie Perez





