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Mathieu Bock-Côté – Éric Kaufmann : vers une nouvelle ère post-progessiste ?

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Publié le

12 mai 2025

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Les Américains les appellent les voisins du dessus. Donald Trump y voit un potentiel 51e État de la Fédération. Le sociologue Mathieu Bock-Côté et le politologue Éric Kaufmann en sont citoyens. L’un est exilé en France, l’autre en Angleterre. Mathieu élève le débat médiatique (Journal de Montréal, Le Figaro, JDD, Europe 1, CNews). Tandis qu’Éric, directeur du nouveau Centre de Sciences sociales hétérodoxes de l’Université de Buckingham (heterodoxcentre.com), œuvre à extraire le milieu académique de sa gangue néo-progressiste. La conversation était bilingue, dans la plus séculaire tradition biculturelle canadienne. Au crépuscule du wokisme, où en est le débat d’idées ? Entrons-nous dans une nouvelle ère post-progressiste ?
© Benjamin de Diesbach / DR

Ce printemps, on a pu assister à une allégorie multiculturaliste lorsque le roi Charles III d’Angleterre a invité la communauté musulmane à rompre le jeûne du ramadan au château de Windsor. Dans la salle de réception de style gothique dédiée aux visites d’État, a résonné l’appel à la prière : « Allah Akbar ! » Après quoi les 350 hôtes ont banqueté, déchaussés et assis par terre. Vous avez tous deux écrit sur le multiculturalisme. Comment analysez-vous cette réception ?

Éric Kaufmann : Cette reconnaissance officielle d’une différence culturelle, au-delà de la sphère privée, caractéristique du multiculturalisme, est cohérente avec l’attitude du prince Charles qui en 1994 déclarait qu’il n’était pas le défenseur de la Foi (Defender of the faith) mais le défenseur de toute foi (Defender of faith). Cela s’inscrit dans un contexte général de protection des minorités, gage d’intégrité morale en Angleterre, tout comme au Canada. La réception a eu lieu dans un bâtiment religieux – Charles III est gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre. Elle illustre le mouvement de sécularisation, commun à tous les pays occidentaux. Sécularisation et idéologie multiculturelle se conjuguent ici.

Mathieu Bock-Côté : Les nations occidentales deviennent des coquilles vides. L’identité britannique historique devient résiduelle, elle est portée par la couronne qui donne l’illusion d’une continuité. La monarchie est mise au service d’une conversion au multiculturalisme et d’une soumission à un islam conquérant. Ça ne date pas d’hier. Le rapport Bhikhu Parekh (« L’Avenir de la Grande-Bretagne multiethnique ») paru en 2000 visait à établir une société multiculturelle inclusive. Ce qui me frappe, c’est l’instrumentalisation du référent national pour accoucher de tout autre chose. Néanmoins, on a vu des choses semblables au Canada, véritable laboratoire de cet État post-national et post-occidental. En 2015, Zunera Ishaq, qui a fait son serment de citoyenneté en niqab, a été célébrée pour cela. Le niqab était vu comme un symbole d’affirmation féministe (les femmes n’ont pas à se soumettre aux codes vestimentaires) et un symbole d’affirmation minoritaire. Tous les États occidentaux, d’une manière ou de l’autre, pratiquent cette politique.

Le Canada est le premier pays à graver dans le marbre législatif le principe multiculturel. La loi sur le multiculturalisme canadien de 1988 définit le multiculturalisme comme « une caractéristique fondamentale de l’identité et du patrimoine canadiens ». La diversité comme référence commune ?

Éric Kaufmann : Lorsque Justin Trudeau dit qu’il n’y a pas d’identité culturelle de souche et que nous sommes post-nationaux, il veut en faire une forme d’identité nationale fondée sur des valeurs progressistes exemplaires. Un peu comme on dit de la France qu’elle est la fille aînée de l’Église, le Canada se voit comme la fille aînée du wokisme. Telle serait la fierté nationale. Même si cela nécessite de jeter par-dessus bord notre identité nationale historique.

« Restreindre la liberté d’expression sur les réseaux sociaux produit l’effet inverse de celui recherché »

Éric Kaufmann

Mathieu Bock-Côté : Les Canadiens anglais ont commis un pacte de suicide avec l’idéologie multiculturaliste pour liquider le Québec. L’identité post-nationale allait noyer le Québec qui allait devenir une culture parmi d’autres au sein de la diversité canadienne. Seulement, le Canada anglais s’est noyé lui-même avant de noyer le Québec. Au final, le Quebec existe encore et le Canada anglais est résiduel en son pays. D’ailleurs, les conservateurs, quand ils ont repris le pouvoir en 2015, ont ressorti un peu partout les représentations de la monarchie canadienne. La marine est redevenue la marine royale, l’aviation est redevenue l’aviation royale… Une forme de compensation symbolique artificielle au moment où le substrat identitaire du pays se vidait.

Le multiculturalisme a failli mais demeure la religion politique des démocraties libérales. Pourquoi ?

Éric Kaufmann : Il faut remonter à l’origine de cette idée, dans les années 1910 aux USA. C’est une idée de gauche portée par l’avant-garde intellectuelle des villes. Des auteurs comme Randolph Bourne (1886-1918) qui considéraient que le groupe majoritaire auquel ils appartenaient ne pouvait inspirer que l’ennui contrairement aux émigrés européens plus bohèmes. Cette idée que les minorités sont exotiques et forcément plus intéressantes évolue encore dans les années 1960. Les minorités sont considérées comme vertueuses tandis que le groupe majoritaire est coupable de repli sur soi, de réflexes oppresseurs et racistes. C’est ce que j’appelle le multiculturalisme asymétrique : l’éloge des minorités ethniques s’accompagne du dédain de la culture majoritaire occidentale et de la haine de soi. Ceci est au cœur de la pensée de gauche. La cancel culture, le déboulonnage des statues, la réécriture de l’histoire nationale ne sont que les expressions excessives d’un multiculturalisme plus ancien. C’est la même idéologie, l’aboutissement logique d’une même pensée. Le wokisme s’inscrit dans un continuum à gauche. Quand les déçus de la gauche disent vouloir rebâtir « une vraie gauche », ça n’a pas de sens. J’insiste sur cette continuité. Le socialisme économique propose un capitalisme modéré. Le socialisme culturel, lui, est un extrémisme ; il opère sans garde-fou.

Mathieu Bock-Côté : Le multiculturalisme a pris le relais du marxisme comme religion politique en Occident. Il faut tenir compte de la psychologie de l’utopisme selon laquelle plus le réel désavoue une thèse, plus cette thèse doit être radicalisée. Dans ces conditions, le tournant autoritaire est inévitable. Les populations qui rechignent doivent être rééduquées. Les mauvaises nouvelles qui viennent troubler le récit de la diversité heureuse doivent être laissées de côté, tout comme hier, mieux valait ne pas parler du goulag car cela faisait le jeu du capitalisme. Et si l’on doit à tout prix évoquer le réel parce qu’il est trop pesant, on assiste à la faitdiversification, c’est-à-dire la réduction au fait divers de tous les problèmes d’intégration et d’insécurité. Autre artifice de la psychologie utopiste : plus ça va mal, plus ça va bien. Le voile islamiste se multiplie, les communautés se dissocient les unes des autres, on n’a jamais été aussi divers, c’est merveilleux ! L’utopie fonctionne en système auto-référentiel et n’hésite pas à persécuter juridiquement les dissidents. Moins ça fonctionne, plus le régime doit frapper ceux qui constatent que ça ne fonctionne pas. Nous traversons un moment de basculement autoritaire propre à une utopie désavouée par le réel.

Éric, vous annoncez une nouvelle ère, celle du post-progressisme. De quoi s’agit-il ?

Éric Kaufmann : On observe un repositionnement au sein de l’élite de gauche. Des gens comme Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, se prononcent contre le mot d’ordre diversitaire. La gauche prend conscience que cette idéologie est responsable de son échec aux dernières élections. Certes, au niveau des instances politiques démocrates, on entend encore un discours woke. Mais des faiseurs d’opinion comme Matthew Yglesias ou Noah Smith s’opposent ouvertement au wokisme. Gavin Newsom, le gouverneur démocrate de Californie, s’est dit défavorable à l’inclusion des athlètes transgenres dans le sport féminin. La gauche progressiste, en perte de confiance, se demande si elle est toujours à l’avant-garde de l’histoire. Cette remise en cause est à mon sens plus significative encore que le phénomène trumpiste.

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Le post-progressisme désigne ce changement culturel d’ampleur, d’autant plus décisif qu’un mouvement populiste s’affirme à droite depuis maintenant dix ans et n’est pas près de disparaître. La criminalité, l’effondrement démographique, la désagrégation de la famille, la dépression chez les jeunes : ces problèmes ne trouvent pas de solution dans le modèle progressiste. Je vois là une opportunité pour la production d’un nouveau savoir, l’émergence de nouvelles pistes de réflexions en sciences sociales. Sommes-nous à la fin d’une ère progressiste de 60 ans (1965-2025) et à l’orée d’un nouveau mouvement intellectuel post-progressiste ? Cette question a des implications importantes pour l’éducation supérieure.

Mathieu Bock-Côté : Je suis peut-être un peu moins optimiste qu’Éric Kaufmann. Pas sûr que la gauche, à l’épreuve du réel, remette en cause les idéaux auxquels elle a adhéré. On en revient au fameux principe : mieux vaut avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. Principe qui est en réalité un peu plus sophistiqué et se présente ainsi : la gauche avait raison de se tromper parce qu’elle se trompait pour de bonnes raisons, et la droite avait tort d’avoir raison parce qu’elle avait raison pour de mauvaises raisons. On connaît ça par cœur ! De ce point de vue, Trump représente une vraie rupture idéologique. Je redoute toutefois que le trumpisme s’use rapidement. Il s’est fait élire sur le mode de la contre-révolution anti-woke et se perd aujourd’hui dans une forme de néo-impérialisme prédateur étonnant, qui restaure la doctrine Monroe, du Groenland au Panama.

Réformer ou reconstruire : comment remédier à l’hégémonie progressiste à l’université et restaurer le pluralisme ? Éric, vous êtes l’auteur d’un rapport qui a inspiré la loi sur la liberté d’expression à l’université (Higher Education Freedom of Speech Act, 2023) en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, vous œuvrez à l’émergence d’une contre-culture au sein des sciences sociales. Pouvez-vous nous parler de ce projet ?

Éric Kaufmann : La question de la liberté académique présente deux aspects. Le premier, c’est ce que j’appellerais l’autoritarisme dur ou le châtiment. Les cas où l’université vous sanctionne ou vous licencie pour délit d’opinion. Le plus souvent, des activistes font pression sur l’administration et la sanction vient d’en haut. La loi sur la liberté d’expression dans l’éducation supérieure, à laquelle j’ai contribué, rend ce type de censure plus difficile. Les sanctions pour délit d’opinion sont un vrai problème, j’ai moi-même subi ce type de persécutions administratives assorties de procédures d’enquêtes et interrogatoires invraisemblables. Néanmoins, le plus préoccupant, c’est ce que j’appellerais l’aspect horizontal : la discrimination politique des collègues, du milieu universitaire. Si vous voulez obtenir des évolutions de carrière, être publié, décrocher des financements pour des projets de recherche, vous avez intérêt à vous auto-censurer. Ce conformisme intellectuel me semble être la principale menace sur la liberté académique. On sait qu’en sciences sociales, sur dix universitaires qui votent pour Trump, neuf s’en cachent. Pour résoudre ce problème, il faut créer des centres de recherche alternatifs. Soit de nouvelles institutions, soit des centres indépendants au sein d’universités existantes Mon centre est hébergé à l’université de Buckingham. Nous avons mis en place un cours en ligne de quinze semaines sur le wokisme ainsi qu’un séminaire de niveau Master, et nous allons produire des travaux sur tous ces sujets contentieux.

Vous préparez un Manifeste de sciences sociales hétérodoxes…

Éric Kaufmann : Il y aura une conférence en juin. L’idée est de bâtir un programme de recherches post-progressistes et de réunir des chercheurs, y compris des auteurs extérieurs au milieu académique et des chercheurs de think tanks. Il faut étudier le wokisme, comme on étudie le fascisme ou le socialisme. Le wokisme est une idéologie de gauche radicale qui ne fait pas l’objet de recherches académiques. Nous devons emmener des étudiants sur ce terrain, créer des revues savantes, organiser des colloques. Il nous faut développer une science sociale contre-culturelle qui puisse nous aider à comprendre les problèmes contemporains. Comment remédier à la dénatalité ? Pourquoi les maladies mentales sont-elles si étroitement corrélées avec le fait de se revendiquer LGBT ou extrême gauche ? C’est factuel. On a beaucoup de données à grande échelle là-dessus. La seule explication autorisée consiste à dire : la population LGBT est discriminée, donc elle souffre de problèmes mentaux et vote à gauche. Il faut explorer d’autres pistes. Aujourd’hui, suggérer que les inégalités salariales peuvent avoir d’autres causes que le racisme ou le sexisme peut vous causer de sérieux ennuis. Ces questions nécessitent d’être étudiées de façon dépassionnée, selon des approches contradictoires.

Mathieu Bock-Côté : De nouveaux instituts de recherche créeront les conditions d’une production nouvelle en sciences sociales, j’en suis absolument convaincu. Mon seul petit désaccord porte sur l’idée selon laquelle l’auto-censure liée à la pression des pairs serait plus à craindre que la censure venue d’en haut. Je constate qu’en Europe, la liberté d’expression est factuellement compromise par l’État au moyen de lois contre les propos haineux. La notion de propos haineux pose problème, qui plus est on ne cesse de l’étendre. Exemple : quand Marion Maréchal dit d’un acteur devenu une actrice qu’il a beau s’identifier en femme, il n’est pas une femme pour autant, elle est poursuivie devant les tribunaux ! [La transfemme Karla Sofia Gascon incarne Emilia Perez dans le film éponyme de Michel Audiard. Marion Maréchal écrit sur X : « C’est donc un homme qui reçoit à Cannes le prix d’interprétation… féminine. Le progrès pour la gauche, c’est l’effacement des femmes et des mères. » Karla Sofia Gascon a porté plainte contre Marion Maréchal pour outrage sexiste. Six associations ont porté plainte pour injure transphobe. Ndlr] Voyez les procès à répétition contre Éric Zemmour, ou ce qui s’est passé en Écosse avec la loi interdisant les propos haineux à la maison ! Nos États ne cessent de pénaliser (via l’amende, l’interdit civique, ou la prison) ceux qui pensent mal. Quand deux militants d’Action française, après le cas de l’OQTF algérien qui a tué un Portugais de 69 ans à Mulhouse, disent « Les OQTF dehors ! », ils sont poursuivis pour propos haineux ! Ursula Van Der Leyen décrétait en 2024 que le plus grand combat est celui contre la désinformation. Leur conception de la désinformation est inquiétante. L’Union européenne, c’est la poursuite de l’URSS par d’autres moyens. C’est L’EURSS. La censure verticale n’a pas du tout pris congès dans nos sociétés.

« Le débat sur l’identité de genre est le symptôme de cet effondrement psychique et de cet effacement du rapport au réel »

Mathieu Bock-Côté

Éric Kaufmann : La gauche peine à justifier de l’efficacité de ces restrictions de liberté. Ces méthodes de censure s’appuient sur un déni du réel. Restreindre la liberté d’expression sur les réseaux sociaux produit l’effet inverse de celui recherché et ne contribue en rien à calmer le jeu. Interdire de parler de l’insécurité liée à l’immigration de masse ne diminue pas le sentiment d’insécurité. En Europe, nier l’holocauste est un délit, ce n’est pas le cas aux États-Unis. Pour autant, y a-t-il moins d’antisémitisme en Europe ?

Le discours de J.D. Vance à Munich en février condamnait les effets de la censure en Europe mais aussi aux USA. Les régulations de l’UE appliquées aux réseaux sociaux compromettent les libertés garanties aux Américains par le 1er amendement de la Constitution. C’est une des raisons pour lesquelles la Silicon Valley s’est ralliée au ticket Trump-Vance qui promettait de défendre la liberté d’expression. Pensez-vous que cela va dissuader les velléités de censure de l’UE ?

Mathieu Bock-Côté : Je pense que ça va entraîner une radicalisation des lois de censure en Europe. Quelle a été la réaction des Européens au discours de Vance ? Ils étaient outrés ! Au fond, nous disent-ils, il y a deux conceptions de la liberté d’expression désormais. L’américaine où l’on peut tout dire, et l’européenne où l’on ne peut pas tout dire. Il y a eu autrefois deux Allemagne, il y a aujourd’hui deux Occident. Du temps des deux Allemagne, les deux se prétendaient démocratiques, mais ça n’était pas la même démocratie. Aujourd’hui, les Européens prétendent défendre la liberté d’expression, ils appellent cela réguler. La régulation est l’autre nom de la censure.

Éric Kaufmann : Cette affaire de mésinformation et de lois contre les discours de haine montre une chose, c’est que la gauche est à court d’idées. Face à la vague populiste qui s’impose depuis les élections européennes de 2014, la réponse de la gauche est invariable. Il n’en ressort qu’une seule analyse : c’est le retour à l’Allemagne des années 1930. La seule solution proposée face à une telle menace est la surveillance des populations et la restriction de la liberté d’expression. C’est révélateur d’une forme de faiblesse. On fait peur aux gens et on se garde d’analyser la situation. Pourquoi y a-t-il eu des manifestations en Angleterre après l’attentat terroriste contre les fillettes à Southport l’été dernier ? À quoi est due la montée du vote populiste de droite ? On vous répond que c’est parce que les journalistes parlent trop d’immigration. Or les chiffres montrent que là où l’adhésion au populisme de droite est la plus forte, la violence contre les immigrés est la plus basse. C’est ce que nous dit la recherche académique. Cela va à l’encontre de cet argument qui assimile le populisme au fascisme. Il faut lutter contre cet argument qui ne mène à rien. Et leur demander sur quoi il repose.

Mathieu Bock-Côté : Mais ça n’arrivera pas. La gauche ne ressent pas le besoin de répondre aux contre-arguments. Pourquoi répondre à X ? Il est d’extrême droite ! D’autant plus que quand X parle, il risque de contaminer Y. C’est dangereux, donc il faut empêcher X de parler. On n’est plus dans une logique de conversation civique libérale. De ce fait, de même qu’on entendait dire il y a quelques années « defund the police », je pencherais plutôt pour : « defund the university » ou « defund the woke state ». Nos arguments n’y feront rien. Mais s’ils sont obligés de gagner leur vie différemment plutôt que d’avoir des postes subventionnés dans l’université ou dans telle ou telle commission, là on peut envisager de revoir les termes du débat public.

Éric Kaufmann : Le climat commence à changer. Si vous regardez, concrètement, les occurrences, à la télévision, ou dans le New York Times, d’expressions comme « suprémacisme blanc », « racisme systémique », « patriarcat » : tout ce vocabulaire de la justice sociale est moins présent qu’il ne le fut. Le nombre de professeurs licenciés pour délit d’opinion a fortement diminué. Je ne suis pas aussi pessimiste que Mathieu. Ces évolutions comptent, malgré tout.

On parle beaucoup de défense ces temps-ci. Or une étude publiée dans le quotidien anglais Times révèle que seuls 11 % des jeunes de la génération Z (nés entre 1997 et 2012) seraient prêts à se battre pour leur pays. Que seuls 40 % des jeunes sont fiers d’être britanniques (contre 80 % il y a 20 ans). L’Europe est-elle moralement désarmée ?

Éric Kaufmann : Dans mon dernier livre Taboo, j’explique que les guerres culturelles ont un impact bien plus vaste qu’il n’y paraît. S’attaquer à l’histoire du pays, supprimer toute idée de patriotisme dans le cursus éducatif, n’est pas sans conséquences. Vous ne pourrez pas recruter de militaires ou de forces de police. Tels sont les effets du wokisme. Aux Étas-Unis, si vous désarmez la police pour lutter contre le racisme systémique, ce sont les noirs qui en pâtissent et qui se font tuer. Les guerres culturelles ne relèvent pas que de la culture, elles affectent de nombreux aspects de la société. Le recrutement militaire est un problème majeur. Faudra-t-il s’en remettre à une armée de mercenaires ? La prise en otage des institutions par la gauche depuis les années 1960 suscite toute une série de problèmes intéressants. Jusqu’à présent, ils ne nous apparaissaient pas car les fondements du vieux monde – la famille, le patriotisme, la religion – semblaient tenir. Mais à mesure que cette idéologie s’impose, ces choses disparaissent complètement, c’est alors qu’on prend la mesure de leur importance.

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Mathieu Bock-Côté : Cela évoque ce que disait Daniel Bell en son temps sur les contradictions culturelles du capitalisme (The Cultural Contradictions of Capitalism, 1976). Le capitalisme, pour fonctionner, a besoin d’un arrière-fond culturel. Seulement, lorsqu’il se déploie, il en vient à détruire ses conditions de possibilité. De la même manière, la révolution qui a commencé à partir des années 1960, tant qu’on avait des assises culturelles fortes, pouvait apparaître comme un ensemble d’idioties extravagantes. Mais qu’a-t-on vu ces derniers temps ? Une forme d’effondrement psychique, particulièrement parmi les jeunes générations. Le débat sur l’identité de genre est le symptôme de cet effondrement psychique et de cet effacement du rapport au réel avec des existences de plus en plus dissociées, une désincarnation à grande échelle. Ça se voit physiquement. La guerre culturelle n’est pas qu’une guerre métaphorique. Elle façonne nos institutions sociales, la police, l’école, l’impôt. L’envers du soldat, c’est le zombie aux cheveux bleus. Dans les rues de Paris le 8 mars dernier, on a vu défiler des milliers de jeunes gens physiquement abîmés par l’idéologie à laquelle ils ont adhéré. Physiquement mutilés, physiquement effondrés. C’est effrayant.

Les idéaux contemporains ne sont pas les principes de liberté d’expression ou d’égalité devant la loi mais plutôt la décroissance, l’avortement, l’euthanasie. Il y a là quelque chose de morbide voire de suicidaire. Comment surmonter cette crise existentielle ?

Éric Kaufmann : Des penseurs comme Yoram Hazony ou les tenants du mouvement post-libéral voudraient restituer une sorte de religion nationale en lieu et place de l’idéologie woke dans les institutions publiques. Je suis sceptique. Je crois qu’il faut plutôt aspirer à la neutralité politique des institutions publiques. On a besoin d’une réelle offensive face à l’hégémonie de gauche dans les écoles et les lieux de pouvoir. Un bureaucrate de gauche abordera les problèmes très différemment d’un bureaucrate de droite. Supprimer toute discrimination anti-conservateurs permettrait d’approcher d’une forme de neutralité. Un rééquilibrage est nécessaire. Il faudrait que les conservateurs se penchent sur la question, comme le fait la Federalist Society aux USA, qui propose des candidatures de juristes conservateurs à tous les niveaux du circuit judiciaire. Ce rééquilibrage se fera au moyen de nominations politiques par le pouvoir exécutif démocratiquement élu. Seules des nominations politiques pourront mettre fin à l’orthodoxie anti-conservatrice. L’idée, défendue par Greg Lukianoff (avocat et président de FIRE, Foundation for Individual Rights and Expression), David French (avocat et journaliste politique), Yascha Mounk (politologue et professeur de politique internationale à l’université Johns-Hopkins) et quelques autres, selon laquelle il suffira de convaincre pour rétablir un équilibre politique, je n’y crois pas. On ne fera pas l’économie d’une forme d’interventionnisme pour reprendre le contrôle de l’administration publique. C’est ce à quoi s’attèle l’administration Trump, même s’il le fait de façon inutilement brutale.

Mathieu Bock-Côté : Je ne suis pas un libertarien de tempérament, ni de conviction, mais je le suis quelquefois de circonstance. Et, entre un bureaucrate de gauche et un bureaucrate de droite, je cherche moins l’équilibre que l’abolition du bureaucrate. Nos sociétés sont sur-bureaucratisées. La renaissance d’une société vivante passera par la déconstruction de la bureaucratie liée à l’État thérapeutique tel qu’il s’est construit depuis les années 1970 – ce que j’appelle le régime diversitaire. Il faut en finir avec ce pouvoir qui s’est étendu par contamination métastatique, où tel bureau, telle institution, tel groupe, tel ci, tel ça… Il faut les définancer massivement. Qu’un État ne soit pas nuisible, qu’il soit capable de réduire son emprise sur la société, servira les objectifs conservateurs, j’en suis à peu près certain. En Europe, les partis conservateurs cherchent surtout à contenir le pire mais ne cherchent pas à réorienter les politiques publiques. C’est un problème.

La France n’est-elle pas le dernier endroit où espérer une cure d’amincissement de la bureaucratie, vu le pouvoir de blocage des syndicats et l’inexistence du libéralisme économique dans le paysage politique ?

Mathieu Bock-Côté : C’est bien pour ça que c’est dans ce pays qu’il faut être le plus libéral possible. J’ai des amis français, des gens de centre-gauche qui, quand on leur parle de libéralisme économique, d’en finir avec le matraquage fiscal, opposent un « oui mais pas trop ». Ils ne mesurent pas à quel point on en est loin ! On donnerait des coups de hâche dans l’État pendant des années et des années, que l’État serait encore monstrueux, obèse et mammouth. L’exaspération du commun des mortels est telle que ça peut créer les conditions d’une forme de back-lash libéral. Mais la France étant ce qu’elle est, c’est-à-dire un pays merveilleux mais avec un État compliqué, je pense que la réaction libérale est indissociable d’une réaction identitaire. Il faut tout à la fois porter la bataille des libertés et la bataille de l’identité.


D’un livre l’autre, Mathieu Bock-Côté et Éric Kaufmann ont analysé le progressisme sous toutes ses coutures.

Mathieu Bock-Côté : Le Totalitarisme sans le goulag (2023), La Révolution racialiste et autres virus idéologiques (2021), L’Empire du politiquement correct (2019), Le Multiculturalisme comme religion politique (2016)

Éric Kaufmann : Taboo : How Making Race Sacred Produced A Cultural Revolution (2024), The Third Awokening : A 12 points plan for rolling back progressive extremism (2024), La Révolution démographique : Populismes, migrations et identités (JC Lattès 2022), The Rise And Fall of Anglo-America (2004).

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