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Cécile Guilbert : peu importe les cadavres

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Publié le

16 septembre 2025

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Découverte par Philippe Sollers au début des années 90, romancière, anthologiste et spécialiste de la poésie romantique, Cécile Guilbert est aussi passée par la case « hindouisme », une expérience-limite qu’elle relate en exégète, dans Feux Sacrés, avec un sens aigu de la vérité.
© Benjamin de Diesbach

Quelle est cette malédiction de Saturne que vous tentez de conjurer ?

C’est une référence à Saint-Saturnin qu’on célèbre le jour de mon anniversaire, le 29 novembre. Or c’est un nom dans lequel je n’avais, curieusement, jamais entendu celui de « Saturne » avant d’écrire ce livre. Or comme il se trouve que la plupart des êtres chers que j’y évoque sont morts en hiver – et deux fois à une date comportant le chiffre 29 – j’appelle « malédiction de Saturne » cette saison longtemps honnie à cause de tous ces deuils et que j’ai fini par apprendre à surmonter.

Feux Sacrés est-il le récit des derniers soubresauts de l’Occident spirituel ?

Il est vrai que face à l’expansion capitaliste de l’Occident durant les Trente Glorieuses, une partie de la jeunesse s’est entichée des routes de l’Orient et de ses spiritualités dans une forme de réaction et de révolte face au matérialisme. Mais quand bien même un durcissement de la techno-science se ferait sentir dans les décennies ultérieures, l’aspiration de certains à ce qu’on appelle la « spiritualité » est immortelle. Et puis il y a aussi cette recrudescence des conversions dans le monde catholique car ce dégrisement du divin dont s’enorgueillit l’Occident industriel suite à la « mort de Dieu », voire l’athéisme goguenard qui l’escorte, ne saurait tout emporter.  Le spirituel ne meurt jamais.

Vous dites à plusieurs reprises que « l’hindouisme » n’existe pas…

Oui, c’est une invention en « isme » des Européens qui a logé dans ce mot la somme de doctrines, d’écoles orthodoxes et hérétiques qui ont proliféré en Inde à partir de la révélation védique originelle. Outre que cette tradition spirituelle est ininterrompue depuis des millénaires en Inde, son accès n’est pas seulement conditionné par l’étude, la connaissance des textes, mais aussi    par la rencontre de ses « incarnations » spirituelles, ce qu’on appelle là-bas des « maîtres » (gurus en sanskrit) dans lesquels l’Occident ignorant ne voit souvent que des « gourous », c’est-à-dire des patrons de sectes imposteurs. D’où, cette méprise frappante dont est victime la « pensée hindoue » trop souvent diluée dans un jargon bien utile au « développement personnel » et autres pratiques auxquelles mon livre s’attaque plutôt frontalement.

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Vous parlez de la littérature védantique comme d’une « littérature absolue ».

Passionnée depuis mon adolescence par Lautréamont, Rimbaud, Artaud, tous ces poètes-médiums connectés sur des fréquences d’infini et d’absolu, tous ces « voyants » qui ont eu la prescience d’un « autre monde », je ne pouvais qu’être sensible à cette matrice textuelle hindoue. Le sanskrit est la langue de tous les textes sacrés qui forment un corpus colossal, absolument fascinant, qu’une vie entière d’études ne saurait épuiser. Gorgés de sentences et d’aphorismes, de formules-foudres de nature poétique, ces textes mettent par ailleurs en jeu la puissance et l’ardeur de la parole, déesse à part entière qui prime parfois sur les autres dieux dans les cérémonies de sacrifice. Malgré la transformation progressive du globe en ce « petit monde blême et plat » dont parle Rimbaud, malgré cette abrasion progressive de la Terre, cette sécularisation qui sévit partout et tout autant dans l’Inde « globalisée », cette tradition immémoriale est toujours vivante.

Votre récit est traversé par plusieurs morts, et vous établissez une corrélation entre deuils et spiritualité.

En effet, il ne s’agit pas d’un livre sur la mort mais sur les morts d’êtres aimés comme vecteurs d’initiation par l’amour. Si la mort est toujours un scandale, il est vrai que la disparition de ceux que j’évoque m’a ouverte et transformée à chacune des décennies de mon existence dans le sens d’un approfondissement spirituel, mais aussi pour des raisons particulières à ce « tropisme hindou » dont j’entendais parler depuis mon enfance, dans ma famille, et auquel j’ai longtemps résisté. Or pour les Hindous, la mort est une autre naissance. Elle est la continuation de la vie sous une autre forme. La mort n’est qu’une parenthèse minuscule dans un cycle cosmique sans fin de naissances successives, ce qui permet forcément de relativiser son propre chagrin. Je n’ai aucune certitude sur la réincarnation et je préfère, en général, laisser ce genre de questions ouvertes plutôt que fermées… mais après tout le concept de réincarnation est-il moins absurde – ou tout aussi déraisonnable – que celui de résurrection ?

Votre récit évoque aussi l’ambiance littéraire des années 80. Quel est votre regard sur celle d’aujourd’hui, et notamment sur l’autofiction qui semble occulter tout le paysage éditorial ?

La question de la prépondérance de l’autofiction tient à la désaffection pour le « roman romanesque » à partir du moment où il est constamment dépassé par la réalité. Par ailleurs, me frappe aussi l’importance en France de l’exo-fiction, genre des fausses biographies subjectives qui tentent d’approcher des personnages historiques avec des biais inédits, mais qui maquillent sans doute ce manque d’expérience amoureuse, historique, politique, des écrivains contemporains. Lorsqu’on vit du matin au soir dans la caisse de résonance du monde digital, des réseaux et des écrans, forcément une grande part de l’expérience intime de sa propre histoire est escamotée. Certains se mettent à voyager pour se sentir éprouver du nouveau, de nouvelles sensations et écrivent des livres en rapport. D’autres explorent la perte et le deuil.  Qui ne sera pas frappé, en cette rentrée, par le nombre de livres parus sur la mort d’un père ou d’une mère ?  Comme si ce « comble du réel » que représente toute mort était la seule expérience digne de faire face à la déréalisation, la falsification de la réalité, la post-vérité et la post-Histoire.

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