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Étienne-Alexandre Beauregard : pour un renouveau conservateur

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Publié le

14 octobre 2025

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Notre collaborateur québecois Étienne-Alexandre Beauregard publie l’excellent et très documenté Anti-civilisation, son premier essai en France. Il y montre avec brio comment le progressisme a petit à petit détruit toutes les structures collectives, et appelle la génération Z à un sursaut conservateur.
© Benjamin de Diesbach

Qu’est-ce que l’« anti-civilisation » ? Dans quelle mesure le progressisme en est-il responsable ?

Le sociologue Norbert Elias définissait la civilisation comme un consensus social fondé sur l’autocontrainte des pulsions individuelles pour vivre ensemble de manière apaisée. Je postule quant à moi qu’une dynamique d’anti-civilisation est le mouvement inverse, soit l’exaltation des comportements antisociaux et des particularismes, qui entraîne l’effritement de la cohésion sociale et le conflit. Depuis la seconde moitié du xxe siècle, la pensée progressiste a fait de l’idée de déconstruction le cœur de sa doctrine, que ce soit par l’exaltation de la « diversité » ou par son incapacité croissante à tolérer les interdits. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui, alors que le moment « woke » a marqué une radicalisation de cette intolérance envers les structures héritées du passé. Néanmoins, cette déconstruction n’est pas sans conséquence pour des institutions fondamentales comme la famille et la nation, qui exigent de chacun une part d’abnégation en échange des bénéfices et du sens qu’elles procurent.

Vous montrez que la liberté s’est retournée contre toute forme de structure collective. Quels sont les facteurs de cette dérive ? Doit-on conclure à l’échec du libéralisme ?

Dans les dernières décennies, c’est une conception de la liberté qu’Isaiah Berlin qualifie de « négative » qui prédomine, au sens où elle est pensée systématiquement contre les lois, les normes et les traditions qui encadrent l’individu. Naturellement, l’application systématique de ce principe entraîne un rétrécissement progressif de la collectivité, et des institutions qui offrent un cadre et un sens à l’exercice de cette liberté. Pourtant, le libéralisme ne saurait se suffire à lui-même : il a besoin d’un socle « prélibéral » culturel et normatif pour ne pas dégénérer dans ce que Hobbes appelait « la guerre de tous contre tous ». Le libéralisme a échoué dans la mesure où il s’avère de plus en plus incapable de respecter les limites de ce cadre et tend à en dissoudre les fondements. Il y a heureusement une place pour la liberté en Occident, mais elle ne saurait exister sans un arrière-plan moral et culturel qui est malheureusement en péril de nos jours.

« Sans la loi ou les mœurs pour civiliser l’individu, on revient inévitablement à l’état de nature, à la loi du plus fort. »

Étienne-Alexandre Beauregard

La tradition et les normes semblent finalement les meilleurs protecteurs des plus faibles…

Voilà une vérité que les progressistes omettent trop souvent aujourd’hui ! Sans la loi ou les mœurs pour civiliser l’individu, on revient inévitablement à l’état de nature, à la loi du plus fort. Sans surprise, abolir la police entraîne une augmentation de la violence, décriminaliser la consommation de drogue amène son lot de problèmes de toxicomanie, et dévaloriser le mariage se traduit par une plus grande instabilité familiale. Trop souvent, la déconstruction tient pour acquises certaines avancées civilisationnelles qui sont pourtant précaires, et dont la perte entraîne avant tout des conséquences néfastes pour les plus vulnérables et les classes populaires.

La lutte des classes n’aurait pas disparu selon vous, et se serait même renversée par le truchement de la question identitaire. Qu’entendez-vous par là ?

La lutte des classes au sens où l’entendait Marx, entre les bourgeois et les prolétaires, est bien derrière nous. Le grand clivage sociologique de notre temps se joue plutôt entre la minorité diplômée de l’université et la majorité qui exerce des métiers manuels ou de soins. La première tend à être systématiquement plus progressiste sur les questions culturelles et sociétales que la seconde, qui forme désormais la base électorale des partis populistes et patriotes. C’est d’ailleurs pourquoi le psychologue américain Rob Henderson a théorisé les « croyances de luxes » : des opinions partagées par les classes dirigeantes pour bien paraître dans les salons, mais qui engendrent des conséquences néfastes pour les classes populaires. On peut penser à l’immigration, qui exerce une pression à la baisse sur les salaires des ouvriers, et qui constitue l’enjeu le plus polarisant de cette guerre culturelle aux allures de lutte des classes.

Lire aussi : L’éternel retour du mensonge idéologique

Le populisme est-il le bon instrument pour endiguer le mouvement et refaire civilisation ?

Le virage populiste est d’abord le fruit d’une recomposition électorale, où les classes populaires nationales sont passées à droite alors que les élites libérales sont désormais plus à gauche. S’il a permis l’expression d’un mécontentement populaire depuis des années, il peine souvent à sortir de la posture de contestation pour incarner un projet alternatif. Une société sans élites n’existe pas, et l’enlisement dans une forme de contre-culture ne lui permettra jamais d’atteindre son objectif, assurant plutôt sa marginalité. Une voie plus prometteuse semble être un conservatisme axé sur le bien commun, qui assume le rôle de l’État comme entrepreneur de normes morales et culturelles, et dont le projet consiste à rebâtir ce socle de cohésion et de sociabilité mis à mal par la déconstruction.

Comment la génération Z, orpheline, peut-elle renouer avec une tradition qu’elle n’a pas connue ?

Partout en Occident, la génération Z dont je fais partie, celle qui est née entre 1995 et 2012, se tourne de plus en plus vers les partis populistes et conservateurs. Au Canada, notamment, le Parti conservateur est devenu plus populaire auprès des jeunes que des baby-boomers ! On pourrait dire la même chose du Rassemblement national en France. Cela révèle une tendance profonde : les « enfants de la déconstruction » constatent qu’on les a privés d’un héritage culturel et moral précieux, dont ils ont besoin pour mener une existence épanouie.

Fort heureusement pour eux, il existe encore des trésors de sagesse et de bon sens dans les grandes œuvres qui ont marqué l’Occident, chez des pédagogues soucieux de transmettre, et surtout chez la majorité de la population qui n’embrasse pas les « croyances de luxe » d’une certaine élite. Surtout, la redécouverte des institutions nourricières comme la famille, la société civile et la nation, qui civilisent les pulsions et les particularismes et donnent du sens à l’existence humaine, constitue à mon sens le début du renouveau conservateur dont l’Occident a besoin. Cela exige néanmoins de réapprendre à penser une individualité qui n’existe pas en silo, mais qui s’exprime pleinement au contact de la culture et des mœurs qui lui offrent à la fois appartenance et sécurité. 

ANTICIVILISATION, ÉTIENNEALEXANDRE BEAUREGARD, Presses de la Cité, 368 p., 22 €

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