Comme le disait Phillippe Muray : « La femme moderne est la gardienne d’une seule chose, le bon-déroulement de l’après-Histoire. » Parler de sa mère, ouvrir les vieilles malles du grenier et compulser ses albums de famille en estimant qu’ils vont intéresser la terre entière, c’est une infantilisation de la chose écrite qui sonne comme un aveu d’échec de la fiction. Ce pourrait être aussi la fin de course d’une littérature du réel qui n’en finit plus de chercher des causes inattaquables. Le pire c’est que ça marche : de Paul Gasnier à Emmanuel Carrère en passant par Laurent Mauvignier, qui osera s’attaquer à ces romanciers pétris de sérieux qui nous parlent de la condition féminine, de leurs liens familiaux, de la moralité nationale ? Inattaquable, et d’un sérieux embarrassant (on ne RIT pas sur ma mère, môssieur !), cette littérature matriarcale est une nouvelle étape franchie dans l’appauvrissement romanesque. Combien de Français sont-ils prêts à ouvrir ces vieux médaillons poussiéreux, rincés à l’eau claire d’une moraline laïque ? L’avenir nous le dira.
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Un John Fante français
En attendant, pour contrer cette poussée de fièvre naphtaline, on peut toujours compter sur une nouvelle génération qui s’érige contre les dégorgements poissards de ces egos bananiers et réinvente une littérature de garçons, doux rêveurs qui s’effacent derrière leurs personnages parce qu’ils croient encore aux histoires qu’ils racontent. Dans Nous Les Moches, Jean Michelin, dont on avait salué le premier roman consacré en partie à sa carrière d’officier, revient ici sur un terrain où on ne l’attendait pas : la scène thrash metal américaine des années 90 et sa survivance aujourd’hui, à travers le destin de quatre quadragénaires paumés qui tentent de reformer leur groupe d’adolescence. Fin portraitiste d’une Amérique post-Covid qui ne sombre jamais dans les clichés, l’auteur se montre également un redoutable orchestrateur, et surtout un paysagiste hors pair lorsqu’il s’agit d’évoquer les intérieurs – spatiaux comme mentaux. Avec une telle justesse et une telle précision dans le détail qu’on jurerait presque lire un écrivain américain – John Fante n’est jamais très loin.
Des « je » traversés
Autre réussite de cette contre-rentrée littéraire, le deuxième roman de Clément Camar-Mercier, La Tentation artificielle : après un premier tiers peu convaincant où le romancier se contente de faire du sous-Bellanger qui fait du sous-Houellebecq, dépeignant une sorte de gourou de la tech caricatural, le récit décolle enfin sur la foi d’une parenthèse monastique. Loin d’être un prétexte cousu de fil blanc pour contrer l’athéisme houellebecquien, le recours à Solesmes constitue ici une incise parfaite dans la chair d’un récit qui jusque-là, souffrait d’être une satire grossière, pour devenir une réflexion sur la possibilité du Verbe dans un monde envahi par les métarécits – le code informatique étant le plus suprême et le plus destructeur de tous. Enfin, le dernier roman de Simon Johannin, Le Fin Chemin des anges, histoire d’un homme qui se réfugie sur une île pour finalement être confronté aux voix spectrales des enfants qui y sont morts, victimes d’un pénitencier barbare, fonctionne exactement comme une stase médiumnique : à l’inverse de l’autofiction qui concentre toutes ses forces vers le « je », ce dernier n’est ici qu’une coquille vide à travers lequel passent toutes les forces fabuleuses de l’altérité. Bonne nouvelle : la fiction est encore possible.





