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Les critiques littéraires de septembre

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Publié le

3 novembre 2025

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies.
© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

L’ENJEU DU DÉSIR
LA JOUTE, Richard Millet,  Les Provinciales, 192 p., 18€

Richard Millet nous livre une méditation fragmentaire autour du dialogue amoureux, la « Joute », terme à comprendre dans toute son ambiguïté étymologique (entre jonction et affrontement). Ressassement, ruminations, aperçus, souvenirs et tentatives de définition composent ce lent vertige où se combinent toutes les dimensions, théologique, littéraire ou physiologique pour appréhender le mystère sexuel sans jamais sombrer ni dans l’ornière sociologique ni dans d’autres simplifications en cours. Convoquant l’archaïsme comme la révolution courtoise, Kierkegaard ou Simone Weil, Millet extrait peu à peu l’enjeu de cette lutte aimantée, ou plutôt, en détoure progressivement l’indicible. Ce grand déploiement déclenché par le désir intégral est lié à la parole et l’idéologie post-sexuelle, conjointe à l’idéologie post-littéraire, voudrait finalement nous priver de cela en évacuant la question en termes juridiques, techniques ou marchands. Parfois obscur et tout en circonvolutions, un livre de Millet néanmoins essentiel et fascinant. Romaric Sangars


CHARME INSOLITE
LE ROMAN DE VASSILIS, Basile Panurgias, Séguier, 256 p., 21€50 

Un architecte star, soupçonné d’avoir poussé sa femme du haut d’un immeuble en construction, retourne en Grèce, son pays natal, pour se faire oublier. Il va loin dans le retour à l’anonymat puisqu’il devient vendeur de cuisines chez Ikea. L’expérience tournant court, il se lance dans la location sur Airbnb, sans plus de succès. Le thème du retour aux sources après un drame est loin d’être neuf, mais Panurgias tire son épingle du jeu grâce à la drôlerie des micro-péripéties vécues par son narrateur (qui s’appelle Panurgias), à l’intérêt des considérations sur l’architecture qu’il livre à toute occasion, et à sa critique du surtourisme à Athènes, exemplifié par ce crime contre l’Histoire qu’est le bétonnage de l’Acropole. Roman d’atmosphère, roman de rupture, roman satirique, humble déclaration d’amour à l’histoire et à la culture grecques, Le roman de Vassilis impose son charme décalé, insolite, avec une touche d’humour un peu froid qui compense le climat chaud des lieux. Bernard Quiriny


CRÉPUSCULAIRE
UN PONT SUR LA SEINE, Pauline Dreyfus, Grasset, 208 p., 19€50 

Du Second Empire à la fin du xxe siècle, l’histoire de deux villages de part et d’autre de la Seine, reliés par un pont construit, détruit, reconstruit. On y vivait autrefois de la culture du raisin, puis l’industrie s’est installée, qui a remodelé les alentours – les paysans quittant la terre et passant le pont pour travailler à l’usine. Puis l’industrie s’efface à son tour : ne reste alors à ce coin de France qu’à survivre en valorisant son passé sous forme publicitaire et muséale… L’auteure braque sa caméra sur une famille du cru pour incarner cette épopée miniature, mais les héros de ce livre sont la province et le pont, témoins du temps qui passe, de la vie qui se retire des territoires, à mesure que l’industrie périclite, que les emplois disparaissent, que les métropoles aspirent tout. Il y a de la mélancolie dans ce récit crépusculaire, sorte d’histoire de France vue du terrain, ramassée en deux cents pages. Pages soignées, bien écrites, peut-être un peu sages. BQ

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VROMBISSANT
MONSIEUR MOUCHE, Claude Alain Arnaud, Le Dilettante, 126 p., 15 €  

Il n’y a pas d’âge pour écrire un premier roman. Claude Alain Arnaud, septuagénaire, garde l’esprit agile, comme en témoigne l’incipit : « Mathieu Mouche avait quarante-deux ans lorsqu’il résolut, un lundi après-midi, d’en finir avec la vie, mais comme il réprouvait l’idée du suicide, le quadragénaire décida d’en finir avec la vie d’un autre. » Tel l’animal dont il porte le nom, M. Mouche, prof de collège, est un être interchangeable, qui tourne en rond avec un léger vrombissement. Jusqu’à ce que de mystérieux coups du sort le tirent de son obscurité… L’intrigue est modeste, mais suffisante, et l’auteur réussit une proportion honorable de gags et bonnes formules qui élèvent cette comédie satirique au-dessus de l’anecdote. M. Mouche, quoique petit, est sympathique, tenace, et mérite son titre : c’est un Monsieur, parmi les nombreux qui peuplent la littérature (Ouine, Teste, Zéro, du Paur, on ne les compte plus), insignifiant mais attachant. BQ


CURIOSITÉ
CARNETS DE L’ÉCRIVAIN INEXISTANT, Daniel Fleury, Champ Vallon, 252 p., 22 €

Mort en janvier 2023, Daniel Fleury avait publié de son vivant deux romans, passés inaperçus. Un troisième a paru ensuite, posthume. On publie aujourd’hui ses carnets de 2015 à 2021 : objet littéraire curieux, d’un intérêt modeste mais qui mérite d’être signalé parce qu’il exemplifie le cas, pas si rare, d’un homme intégralement et passionnément obsédé par la littérature, le roman, l’œuvre à écrire – et c’est ce qui le rend tout de suite touchant, pour peu qu’on s’y intéresse aussi. L’itinéraire de Fleury est étonnant : engagé vers 1970/1980 dans les débats théoriques de l’époque, disciple de Ricardou ; admirateur fanatique, ensuite, d’Éric Chevillard ; ce qui n’empêchait pas ses propres romans de s’inscrire dans une autre lignée, celle, disait-il, de Sterne et Diderot. Ces Carnets frappent aussi à cause de l’alcoolisme de l’auteur, qui tient complaisamment le compte de ses rechutes et des bouteilles descendues. Aspect sordide, presque documentaire, dont on ne sait s’il rajoute à l’intérêt du livre ou le diminue. BQ


INABOUTI
LAURE, Kevin Orr, Seuil, 224 p., 20€ 

Durant l’agonie du père, des souvenirs remontent dans l’esprit du fils, épars, entrecoupés, télescopés, ramenant des scènes du passé, de l’enfance, orbitant autour du mystère maternel, mais surtout de Laure également défunte, premier amour dont se perpétue l’éblouissement. Plusieurs parties composent le roman, néanmoins peu structuré, du père à Laure en passant par la mère et le grand-frère. Dans la grande vogue du deuil familial qui a submergé cette rentrée, Kevin Orr ose au moins une forme originale, tourbillonnante, sensible, parfois inspirée, livrant un genre de portrait par rebonds, mais une forme souvent brouillonne. C’est que ce genre de tentative exige un certain art de l’orchestration et que le passage du récit au flux de pensée en intégrant des rêves, les notes retrouvées d’un journal ou d’un site internet, des textos et du style très oral avec des « en vrai », livre un bordel nostalgique et initiatique qui ne manque pas de fraîcheur mais de transfiguration réelle.  BQ

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FASTIDIEUX
L’AFFAIRE BÉLIAS, David Le Bailly, Julliard, 166 p., 20€50 

Enquête tirée d’une série d’articles de l’Obs, L’affaire Bélias revient sur la tragique histoire de la Bibliothèque Jacques-Doucet, temple de la littérature – un fonds fabuleux de livres et manuscrits contemporains – parti en vrille dans les années 2010 (gestion erratique, conflits personnels, etc.). L’affaire s’était achevée par des accusations de vol à l’encontre d’une conservatrice, qui s’est suicidée. Le déclencheur du scandale, c’est le fonds Bélias, un Himayala de livres (peut-être trente mille !) accumulés chez lui par l’étrange courtier Jean Bélias, légués à la bibliothèque à sa mort : du déchet (manuels de yoga…), mais aussi des pièces de valeur, éditions originales en pagaille, grands papiers, eaux-fortes, envois de Char, Duchamp, Cocteau, Breton, Éluard… L’énumération de ces raretés fait de cette enquête une bouffée d’opium pour tout bibliophile. De quoi compenser le côté triste et sordide de la dérive de la BJD, exposé dans les divers témoignages recueillis par l’auteur. Jérôme Malbert


ESSENTIEL
AVEC LES GRANDS LIVRES, Emmanuel Godo, L’Observatoire, 272 p., 20€  

Dans une époque de confusion comme la nôtre, rétablir les fondamentaux, bien loin d’une facile pédagogie, tient du défi en pleine tempête : un défi que relève Godo avec un brio époustouflant. Dans cet essai sur les classiques – leur définition, leur utilité, leur actualité –, l’écrivain clarifie l’enjeu et rappelle les perspectives. Chez lui, jamais de théorisation pédante, mais au contraire une parole vibrante pour nous reconnecter avec notre âme et notre destinée supérieure : une vertu qui peut servir, quand elle joue à plein, de critère d’élection des classiques ; ce qui exige aussi de savoir mépriser la sous-culture, s’arracher aux séductions du siècle, reconsidérer les hiérarchies et assumer la poésie comme une science dure. Chargé de citations-viatiques et d’exemples personnels, ce livre développe des aperçus vastes et précis sur des réalités qui pourraient paraître abstraites ou convenues, permettant ainsi une mise au point salutaire, voire salvifique, sur le rôle de la littérature dans nos vies. Essentiel. RS


DIGESTION DIFFICILE
AVALE, Séphora Pondi, Grasset, 224 p., 20€

L’autre versant de la littérature matriarcale, c’est bien l’autofiction post-adolescente, qui ne s’est jamais remise, il faut croire, de Bonjour Tristesse. Deux fois par an, les maisons d’édition dégueulent littéralement de ces romans d’apprentissage féminins où les jeunes premières sont éventuellement racisées et obèses, comme c’est le cas cette année avec Séphora Pondi, « pensionnaire de la Comédie française », il paraît. Le pire c’est qu’il y a une certaine ambition romanesque dans cette scansion organique qui fait valser les points de vue entre Lame et sa Némésis masculine, forcément dangereuse et toxique. Les outrances gores voudraient probablement choquer mais sonnent finalement aussi creux qu’un film de Julia Ducournau… Encore un petit effort pour sortir des clichés, les filles. Marc Obregon

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