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Entretien avec Olivier Dard : l’Ordre Moral, Dieu premier servi

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Publié le

14 novembre 2025

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Un ouvrage collectif passionnant fait toute la lumière sur l’Ordre Moral, courte période allant de 1873 à 1877 qui vit les droites tenter de s’unir pour rétablir la monarchie et refaire une France chrétienne.
© Benjamin de Diesbach

Qu’est-ce que l’« Ordre Moral » ?

L’Ordre Moral renvoie à une formule du Maréchal de Mac Mahon, nouvellement élu à la présidence de la République et qui déclare le 25 mai 1873 : « Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée […], l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre de libération de notre territoire et du rétablissement de l’ordre moral. » L’Ordre Moral stricto sensu renvoie à une séquence historique qui débute alors et s’achève au lendemain du succès républicain après la crise du 16 mai 1877. Cet épisode bref, souvent minoré dans l’historiographie et brocardé par la mémoire républicaine, méritait d’être analysé à nouveaux frais. C’est l’objet de ce livre dirigé avec Bruno Dumons et qui réunit des spécialistes d’histoire politique et religieuse. 

Cette période commence par l’échec de la restauration monarchique. Quelles sont les différentes familles qui composent cette coalition des droites, et sur quels points leur union achoppe-t-elle ?

Les opportunités d’une restauration bourbonienne étaient réelles au lendemain du succès des monarchistes aux élections de 1871 qui les avaient vus obtenir une nette majorité. Mais la majorité monarchiste était fragile et divisée, non seulement entre légitimistes et orléanistes mais aussi au sein des légitimistes entre partisans de compromis et d’accommodements avec les orléanistes et une frange radicale, les chevau-légers.

« Petit-fils de Charles X, le comte de Chambord est marqué par le providentialisme, convaincu que la meilleure des monarchies est moins celle de Louis XIV que de Saint Louis et d’Henri IV. »

Olivier Dard

Ces derniers sont sur la même ligne que le prétendant, le comte de Chambord (1820-1883). Petit-fils de Charles X, il est marqué par le providentialisme, convaincu que la meilleure des monarchies est moins celle de Louis XIV que de Saint Louis et d’Henri IV. Soucieux de la question sociale, Chambord n’en entend pas moins, s’il revient sur le trône, en finir avec l’héritage de la Révolution française. Elle pour lui est une rupture dramatique dans le cours de l’histoire de la France. Le symbole de la restauration doit être le retour au drapeau blanc, substitué au drapeau tricolore. Pour le futur Henri V, ce n’est pas seulement pour lui un choix politique réactionnaire mais une évidence qui relève du sacré. Refusant, malgré les pressions de certains de ces proches, de laisser planer une quelconque ambiguïté sur ses intentions, Chambord assume de défendre ce qu’il appelle son « principe ». Les orléanistes dont le modèle était Louis-Philippe et la monarchie de Juillet ne peuvent le suivre sur ce point. Faute d’accord entre ces tendances, le projet de restauration échoue, permettant l’affermissement d’une République qui, de « conservatrice » se mue en « opportuniste ».

L’ouvrage montre que l’Ordre Moral est à réinscrire dans le combat contre-révolutionnaire qui se déroule à l’échelle européenne…

Ce point est très important. Si la séquence de l’Ordre Moral relève assurément de l’histoire de la France, cette dernière ne peut être considérée comme un isolat. Dans ces conditions, comprendre l’Ordre Moral impose de l’appréhender dans une dimension transnationale. Les légitimistes, comme d’ailleurs leurs concurrents ou adversaires, orléanistes et républicains, observent avec passion la situation internationale dominée par la question de l’avenir du Saint-Siège à l’heure de l’unité italienne et de la guerre qui déchire l’Espagne et oppose les carlistes désireux d’installer Don Carlos de Bourbon sur le trône. L’importance des conflits internationaux n’est pas le seul élément à prendre en compte. Les idées circulent et La Tour du Pin, légitimiste affiché, soutien de Chambord et champion du corporatisme, puise une partie de ses thèses dans des contacts et des lectures provenant notamment d’Autriche et de Suisse.

Quelles ont été les réussites législatives de l’Ordre Moral ?

L’objectif des législateurs est d’attribuer à l’Église catholique la première place dans le gouvernement moral de la France. Il s’agit bien de refaire une France chrétienne en commençant par lutter contre les enterrements civils. Au plan des lois votées, on retiendra notamment celle sur le sanctuaire de Montmartre, le célèbre Sacré-Cœur, qui a été édifié par une souscription et sans apport d’argent public. Ajoutons-y la création de l’aumônerie militaire. Si la proposition de rendre obligatoire et généralisé le repos du dimanche tombé en désuétude depuis la loi de 1814 n’est pas examinée, les parlementaires réussissent à faire voter en 1875 une loi sur les universités libres. Ces textes sont un reflet de l’esprit de l’Ordre Moral et de son combat contre l’héritage des Lumières. Les républicains l’ont très bien compris et entreprennent, après 1877, de revenir sur cette législation et d’en limiter les effets. 

Dans quelle mesure le clergé français a-t-il soutenu cette politique ?

Différents chapitres du livre abordent cette importante question. On constate qu’il faut se défier de l’image flamboyante de certains évêques comme Monseigneur Dupanloup qui n’est finalement pas représentatif d’un milieu épiscopal qui se tient largement sur la réserve au plan politique et intervient finalement assez peu à l’occasion des élections. De fait, les évêques français prennent alors leurs distances avec un modèle monarchique devenu sans avenir et concentrent leur attention sur la défense des intérêts de l’Église, ce qui justifie leur mobilisation en faveur de la loi sur les universités libres.

Lire aussi : Mathieu Bock-Côté et Adrian Pabst : comment renverser les élites qui nous détruisent

Du côté des ordres et des congrégations, notamment des Assomptionnistes et des Jésuites, l’engagement se marque au service d’une romanité intransigeante davantage qu’en faveur d’une restauration monarchique même si au départ les deux semblent liés. Mais encore une fois, ce qui prime, comme le montrent les prises de position du nonce Meglia, ce sont les intérêts de l’Église et de Rome. Comprenons bien que l’heure est à l’ultramontanisme. C’est bien ce dernier qui est combattu par Gambetta lorsqu’il déclare le 4 mai 1877 : « quand Rome a parlé, tous, sans exception, les prêtres, les curés, les évêques, tout le monde obéit. »

L’heure est au réveil de la foi. Comment se caractérise la sensibilité religieuse d’alors, qui se veut eschatologique et apocalyptique ?

Les dévotions mariales sont un marqueur du temps de l’Ordre Moral. Après La Salette (1846) et Lourdes (1858), l’apparition de Pontmain est reconnue par l’évêque de Laval en 1872.  L’apparition mariale, même attestée par la hiérarchie, n’est pas sans risque pour l’autorité ecclésiastique qui doit faire face à la parole des témoins, à des prédictions apocalyptiques ou au risque de dévotions incontrôlées. Dès 1874, ce courant millénariste voit son écho se tarir tandis que le clergé adopte très majoritairement une attitude de prudence. Les pèlerinages ont beaucoup compté au temps de l’Ordre Moral, non seulement pour les foules qui ont participé mais aussi pour leurs adversaires républicains qui y ont vu marque d’un « cléricalisme » dont la dénonciation fut un de leurs fers de lance.


L’ORDRE MORAL (1873-1877), ROYALISME, CATHOLICISME ET CONSERVATISME, DIR. OLIVIER DARD ET BRUNO DUMONS, Cerf, 432 p., 29 €

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