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Denis Moreau : l’éternel retour des hérésies

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Publié le

9 décembre 2025

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Dans un livre original et stimulant, le philosophe Denis Moreau montre comment certaines hérésies, condamnées jadis par l’Église, ressurgissent sous des formes renouvelées dans le débat public contemporain.
© Gwenael Saliou

On connaît la célèbre phrase de Chesterton sur les vertus chrétiennes devenues folles – mais personne ne rapporte jamais la suivante, pourtant tout aussi essentielle, qui explique pourquoi elles le sont devenues : « Le monde moderne est saturé de vieilles vertus chrétiennes virant à la folie. Elles ont viré à la folie parce qu’on les a isolées l’une de l’autre et qu’elles errent indépendamment dans la solitude. »

Et si c’était, de la même manière, l’isolement des vérités les unes des autres qui expliquait les hérésies ayant fleuri tout au long de l’histoire de l’Église catholique ; et, à travers le resurgissement de certains schémas hérétiques, les principaux égarements du débat politique et intellectuel contemporain ? C’est la thèse originale avancée par le philosophe Denis Moreau dans Tous hérétiques, un livre absolument essentiel pour comprendre d’où la plupart des erreurs de notre temps tirent leurs sources.

L’hérésie a tort par ce qu’elle nie plus que par ce qu’elle affirme ; elle est une vérité extrapolée et coupée des autres vérités qui la contrebalancent ; l’erreur des hérétiques est d’omettre les propositions qu’il faut avancer avec la leur.

L’hérésie, c’est une « erreur sur une donnée essentielle de la foi, commise de façon délibérée et persistante par une personne ou un groupe se définissant comme chrétiens et prétendant à une compréhension correcte de  la foi ». Mais il ne faudrait pas voir en elle une thèse purement néfaste et fausse de toute éternité, heureusement reléguée par l’Église dogmatique au rang des curiosités historiques. Avec une grande finesse, Moreau montre au contraire la dynamique créatrice qui oppose orthodoxie et hérésie. L’idée hérétique est un signe de bonne vitalité spirituelle car elle témoigne d’une volonté de comprendre la foi ; en tant que telle, elle mérite souvent d’être discutée (car l’hérétique, qui ne le devient qu’au moment où son idée est déclarée telle, se veut sincèrement orthodoxe) ; elle permet à l’Église, par la question posée, d’approfondir, de préciser, de « développer » (Newman) le dogme. Surtout, l’hérésie a tort par ce qu’elle nie plus que par ce qu’elle affirme ; elle est une vérité extrapolée et coupée des autres vérités qui la contrebalancent ; l’erreur des hérétiques est d’omettre les propositions qu’il faut avancer avec la leur. Ainsi, Jésus n’est ni seulement homme, ni seulement Dieu, mais entièrement homme et Dieu. L’homme n’est ni radicalement bon, ni radicalement mauvais, mais tout à la fois grandeur et misère. Etc., etc.

Si les vieilles hérésies sont toujours d’actualité, c’est que tout ce qui touche à l’homme, à ce qu’il est et à ce qu’il doit être, est fondamentalement religieux. Triant sur le volet quelques-unes des hérésies les plus essentielles, Moreau en explique les fondements avec une remarquable clarté ; puis présente les arguments qui ont permis jadis de les réfuter ; enfin examine les formes spirituelles, intellectuelles ou politiques qu’elles empruntent aujourd’hui, dans l’Église ou en dehors.

Nous manquons de place pour en faire ici un catalogue exhaustif. Mais qui n’a jamais croisé un néo-marcionite qui, arguant comme cette hérésie du iie siècle des différences entre le Dieu de l’Ancien et du Nouveau Testament, considère que les catholiques sont désormais affranchis de toutes lois, règles, contraintes, et que leur foi les invite plutôt à mener une vie de hippie ? Qui n’a jamais connu un néo-donatiste qui, aussi certain de sa pureté spirituelle ou idéologique que ces hérétiques du ive siècle, nie la nécessité de l’indulgence et du pardon pour ceux qui auraient fauté – et, à travers ce sectarisme, l’importance du dialogue et le souci de l’universel ? Qui n’a jamais entendu un néo-pélagien, du nom de cette hérésie du ive siècle, qui, oubliant que nous sommes tous marqués par le péché originel et par-là condamnés sans les secours de la grâce, se croit suffisamment bon et pense pouvoir se sauver par ses seules forces, grâce au développement personnel, en vertu du mythe du self-made man ou par des réformes qui enfin expurgeront tout le mal qui gît non dans le cœur de chacun, mais dans la société qui nous enchâsse ?

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Il faudrait encore dire un mot des néo-encratistes qui, par mépris du corps, refusent d’engendrer des enfants et par eux de poursuivre l’aventure humaine. Des néo-millénaristes, persuadés que le mal sera bientôt vaincu et que les lendemains chanteront, parce que la loi du progrès l’exige. Des néo-gnostiques qui, oubliant l’Incarnation pour nous réduire à de purs esprits, considèrent que le corps biologique est un construit que l’on peut modifier pour l’aligner sur notre être spirituel, ou qui rêvent de télécharger nos esprits sur des clés USB pour les implanter demain dans des robots.

L’essai se conclut par une profonde méditation sur l’essence de la pensée catholique, qui se veut cataleptique : elle doit tenir ensemble des vérités contraires, en admettant n’être pas toujours capable – parce que nous ne sommes que des hommes – de faire pleinement la lumière sur l’articulation qui les relie. C’est ce que l’auteur appelle le principe Blaise Pascal : « On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois et remplissant tout l’entre-deux. » L’Église est une via media entre deux hérésies, qui permet d’embrasser au mieux la totalité de l’expérience humaine.

Si elle a eu tort d’employer la violence pour faire taire les hérétiques, l’Église a eu raison de condamner leurs thèses, nous dit en somme le philosophe. Le philosophe Donoso Cortés l’avait déjà pressenti dans sa Lettre au Cardinal Fornari : « Dans les erreurs passées, l’Église a condamné les erreurs présentes et futures. » Ce que prouve l’état délétère du débat contemporain : sans foi en l’existence d’une vérité, ni en l’institution qui doit guider notre recherche de cette vérité, on voit toutes les erreurs sur l’homme ressurgir et fondre sur nous, comme un essaim d’abeilles, pour notre plus grand malheur. L’Église est bien la grande « experte en humanité » : en plus de sauver les âmes, elle seule peut, maintenant et dès l’ici-bas, sauver les intelligences.


TOUS HÉRÉTIQUES ?, DENIS MOREAU, Seuil, 336 p., 23 €

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