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Brigitte Bardot : La femme-cataclysme

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Publié le

28 décembre 2025

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Brigitte Bardot n’était pas une actrice. Bardot était Bardot: une entreprise tautologique faite femme, dont Gainsbourg avait perçu la nature, la marquant au fer sublime de ses initiales – et dont le reflet tutélaire irradie tout le prisme mémoriel cinématographique, celui-là même que convoquait Godard dans Le Mépris. Dominique Chouland, auteur d’un ouvrage qui revient en profondeur sur ses « années cinéma », nous livre quelques clés sur la dernière divinité du cinéma français.
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Vous commencez votre livre par une citation singulière : « Bardot était l’apocalypse de la femme. » Pourquoi ?

Bardot n’était ni actrice ni comédienne. Elle avait un talent inné, mais de quoi? On ne sait pas au juste. Elle est arrivée, elle a tout bouleversé, et elle est repartie, comme un phénomène naturel. C’est presque un instrument du destin, une messagère des dieux, puisqu’elle est arrivée à un moment précis où l’image de la femme était en train de changer radicalement dans la société. Elle a été le catalyseur de ce changement, mais finalement elle n’a pas eu d’autre génie que d’être elle-même. Elle ne s’est jamais dressée contre rien, c’est-à-dire ni la morale, ni le désir, ni la jalousie, ni la haine, ni l’hypocrisie… Elle a toujours vécu comme elle avait envie de vivre, naturelle, avec un besoin de plaire et d’être aimée, mais avant tout sans chercher à imposer quoi que ce soit. Elle vivait comme tout le monde, tout en étant comme personne, mais avant tout, elle était elle-même. Et c’est ça qui a percuté l’histoire du cinéma aussi bien que l’Histoire tout court: elle correspondait parfaitement à son époque, chose que matérialisa presque miraculeusement cette nouvelle image d’Epinal instantanément suscitée par sa performance dans Et Dieu créa la Femme. Le cinéma sert sans doute à ça : à susciter les images qui vont forger la réalité. C’est là tout le péché originel de Bardot, d’imposer à l’image sa nudité, son évidence.

 Quand on parle d’apocalypse, il y a aussi une notion de révélation au sens biblique, ainsi que de cataclysme… Bardot était-elle la dernière femme ?

La dernière et la première, c’est-à-dire la première d’un nouveau genre. Elle a imposé le style de la femme moderne qui est arrivé à la fin de la IVe République. Elle a imposé une façon de jouer qui n’en était pas une, mais que toutes les actrices ont essayé de singer par la suite. Elle a immédiatement ringardisé toutes les grandes actrices françaises de son époque, d’ailleurs tombées dans l’oubli: Martine Carole, Françoise Arnoul… Elle était à l’opposé aussi des actrices hollywoodiennes qui, à l’époque, étaient des objets fabriqués de toutes pièces, comme Marilyn Monroe, par exemple, une poupée de chair construite par les studios hollywoodiens. Elle a révélé à toutes les jeunes filles de son époque qu’on pouvait être renversante en jean et en t-shirt. Ce qui en fait, effectivement, une sorte de « cataclysme » pour la féminité bourgeoise d’avant, qui brusquement n’a plus cours.

C’est la première actrice qui n’a pas été prescriptrice d’une image de la femme, mais bien d’une nature

À l’époque pourtant les starlettes dans son genre pullulaient sur la Croisette. Qu’est-ce qui a fait que Bardot s’est imposée par rapport aux autres ?

Pourquoi elle et pourquoi pas les autres? C’est la question qu’on se pose tout le temps à propos de ces acteurs qui deviennent des stars. Ça se joue souvent à quelque chose d’incompréhensible. Et aussi sans doute à leur volonté de ne pas chercher à plaire à tout prix, ce qui était le cas de Brigitte Bardot. Elle est arrivée là dans le cinéma par hasard et puis ça a matché. Bardot, c’était une sorte d’animal à l’état brut, qui se laissait guider volontiers, mais uniquement si elle le voulait – y compris par des metteurs en scène réputés très exigeants voire tortionnaires comme Claude Autant-Lara ou Henri-George Clouzot. Ce dernier lui a tout de même mené la vie dure pendant le tournage de La Vérité, allant jusqu’à la droguer volontairement à coups de somnifère. Bardot tenta de se suicider après le tournage, elle venait d’avoir son premier enfant, elle était très fragile… Elle avait donc des faiblesses qui pouvaient prendre toute la place.

À lire votre livre, on se rend compte que Bardot était très isolée, y compris dans le milieu du cinéma.

Elle vivait comme un homme, et cette indépendance mettait tout le monde mal à l’aise, parce que ni les hommes, ni les réalisateurs, ni les producteurs n’avaient l’impression d’avoir sur elle une quelconque influence. Elle n’avait aucune ambition dans le métier, elle s’est promenée sur les tournages comme une touriste, ce qui a aussi particulièrement agacé les autres actrices. Elle ne pensait pas en termes de carrière, ses préférences allaient plutôt vers les films de copains. C’est aussi pour ça qu’elle a décidé d’arrêter sa carrière si tôt, avant que les choses ne se mettent à décliner.

Bardot reste encore un symbole de la France, pourtant elle a toujours refusé de se cantonner à cette image de la femme française chic, genre Coco Chanel…

Elle ne voulait pas rentrer là-dedans effectivement. Pour elle, c’était un déguisement. Elle a essayé de porter du Chanel, elle a porté du Yves Saint Laurent bien avant Deneuve, mais ça ne collait pas, c’était trop sophistiqué, ce n’était pas elle. Son truc c’était plutôt de rentrer dans les petites boutiques de Saint-Tropez et de s’acheter la première robe venue. C’est la première actrice, à mon avis, qui n’a pas été prescriptrice d’une image de la femme, mais bien d’une nature, ce qui est tout de même autre chose. Ce qui ne l’a pas empêchée d’être très classe – comme quand elle va voir De Gaulle – ou de lancer des modes – voire les fameuses cuissardes roses de L’Ours et la Poupée, mais aussi les ballerines, le pantalon corsaire.

Très tôt, Bardot s’est opposée au féminisme…

Elle a compris très tôt, je pense, que derrière le féminisme en vogue dans les années 70, se cachait déjà une sorte de pulsion mortifère et autoritaire, une injonction à refermer la parenthèse dorée des années 60. Là où elle n’adhère pas au féminisme, c’est quand les féministes se mettent à rejetter systématiquement les hommes, or Bardot a toujours crié son amour des hommes et reconnu la faiblesse des femmes – à commencer par une faiblesse purement physique que l’on tente de nier aujourd’hui, sacrifiant tout sur l’autel de l’égalitarisme. Bardot a contribué à libérer la femme en montrant un comportement certes à l’égal des hommes, mais sans jamais s’opposer à eux.

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