Skip to content

Alexandre Devecchio : la gratitude d’un « transfuge de classe »

Par

Publié le

15 janvier 2026

Partage

Dans « Nous vivions côte à côte », Alexandre Devecchio nous plonge dans une banlieue à laquelle on offre trop rarement la parole et parle pour ceux qui revendiquent fièrement l’appartenance nationale. Un ouvrage passionnant.
© Benjamin de Diesbach

Les récits de « transfuges de classe » sont partout. Ces écrits à la fois autobiographiques et sociologiques, dans lesquels les auteurs racontent leur ascension sociale à partir de milieux modestes, fascinent nos élites à la manière d’un nouvel orientalisme qui en dit long sur l’absence de dialogue entre les classes sociales aujourd’hui. Il y a quelque chose d’exotique pour les bourgeois ennuyés à lire sur « ces gens-là », avec lesquels ils n’ont jamais de contact, sur le mode du misérabilisme.

D’autant plus que le genre adopte fréquemment un ton condescendant, à la manière d’une rupture assumée avec le milieu et la famille qui a vu naître son auteur. Édouard Louis débute En finir avec Eddy Bellegueule en affirmant n’avoir « jamais été heureux » de toute son enfance, et souhaite inverser les valeurs dont il a hérité. Le roman se lit comme le portrait lapidaire d’un milieu violent, alcoolique, ignorant, cruel et raciste, sans aucune qualité rédemptrice. Didier Eribon, dans son Retour à Reims, affirme lui aussi avoir dû se construire contre son milieu d’origine pour s’émanciper socialement. L’idée de donner le pouvoir politique aux classes populaires « l’inquiète au plus haut point », en raison de leurs préjugés et de ce qu’il perçoit comme un « racisme primaire et obsessionnel ». Pour ce transfuge de classe de gauche, il faudrait surtout « neutraliser au maximum les passions négatives à l’œuvre » chez les classes populaires.

À rebours de ce sombre portrait, on a également assisté à l’émergence de transfuges de classe de droite, qui ne vivent pas leur ascension sociale dans le ressentiment. Le plus célèbre d’entre eux est assurément J.D. Vance, actuel vice-président des États-Unis, dont le récit Hillbilly Elegy a fasciné bien au-delà de sa patrie. Il décrit sans complaisance les classes ouvrières du nord-est américain, malmenées par la violence, le chômage, la drogue et les familles brisées, et souhaiterait les voir davantage se prendre en main. Néanmoins, son engagement politique subséquent, sous le signe du populisme, marque une réconciliation et une volonté de défendre l’Amérique rurale, plutôt que d’en faire un objet dangereux, à fuir ou à conspuer.

C’est dans ce second modèle que s’inscrit Alexandre Devecchio, directeur des pages débat du Figaro, avec Nous vivions côte à côte (Fayard, 2026). « Petit blanc » d’Épinay-sur-Seine, son ouvrage est celui d’une classe que l’on n’entend jamais, exclue des représentations culturelles des banlieues parisiennes. Descendant d’immigrés portugais, italiens et espagnols qui ont fait le choix de l’assimilation à la française, il parle pour ceux qui revendiquent fièrement l’appartenance nationale et n’ont donc pas droit à la sollicitude des biens-pensants ou à des associations pour réclamer « justice » en leur nom. Il raconte la dépossession de la dernière génération intégrée qui voit derrière elle se désagréger le référent français, sous les coups de boutoir du multiculturalisme, de l’islamisme et de la radicalisation. En vivant intimement les contrecoups du 11 septembre 2001, puis des émeutes de 2005, Devecchio est témoin de l’émergence d’un discours anti-français, puis une fracture violente qui a désormais éclaté au grand jour.

Lire aussi : Le coup d’État permanent des juges : entretien avec Jean-Éric Schoettl

Cette fracture s’exprime également dans les milieux professionnels qu’il fréquente, alors qu’il observe que pour des journalistes ou des personnalités publiques, les opportunités d’ascension se situent davantage du côté de la victimisation et de la différenciation que de l’assimilation à la culture française. Voyons-y un réel basculement à l’échelle française, et le signe d’une époque qui valorise davantage ceux qui s’associent aux indigènes de la république que les personnes venues d’ailleurs qui embrassent pleinement la France, comme Boualem Sansal et Kamel Daoud, auxquels Devecchio rend un vibrant hommage.

Sans tabou, il lève aussi le voile sur la violence que vivent ceux qui n’ont pas les moyens de quitter les « quartiers difficiles » aux mains de petits délinquants, lorsqu’il se fait battre et voler sur le chemin du lycée, sous les injures de ses agresseurs. Loin de l’inexplicable racisme bête et méchant caricaturé par Eribon, Devecchio décrit l’inquiétude compréhensible d’une population à l’avant-scène de l’insécurité et des changements démographiques qui secouent la France. Déçus des réticences de la classe politique à aborder ces préoccupations existentielles pour eux, ils n’ont plus confiance dans les partis établis, et regardent désormais du côté du Rassemblement national, parfois en ayant passé par la case Chevènement comme c’est le cas des parents de l’auteur.

À l’intersection de l’essai et des faits vécus, Nous vivions côte à côte incarne la mélancolie d’une autre banlieue, celle où le tissu social était moins tendu, et où l’appartenance française était encore chérie. Contrairement aux récits qui noircissent les classes populaires pour flatter les bobos, c’est l’histoire d’un héritier heureux, qui souhaite « faire l’éloge des [siens] » plutôt que de les renier. S’il a été traité de « beauf » et regardé de haut à l’occasion, il ne reconnaît pas moins de nombreux points communs entre la « France du Figaro » à laquelle il appartient désormais et la France populaire dont il est issu, à commencer par un amour profond pour le pays et une inquiétude pour son avenir. Avec cet ouvrage passionnant, qui nous plonge dans une banlieue à laquelle on offre trop rarement la parole, Alexandre Devecchio rappelle magnifiquement que la droite est d’abord le camp de la gratitude.


EN KIOSQUE

Découvrez le numéro du mois - 6,90€

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest