À Lorient, personne ne voit la mer : c’est la mer qui vous voit. Ça ressemble à du mauvais Victor Hugo. Je l’ai entendu pourtant, croyez-moi ou non, dans un de ces rares bars que fréquentent encore certains marins, aux heures pâles de la nuit, lorsque les derniers pubs à la mode expulsent leurs viandes saoules, claudiquantes sur des talons trop hauts et dans des jupes trop courtes. Il faut dire que l’amour des femmes celtes pour les tenues provoquantes, y compris en plein hiver, n’est pas un mythe : les Lorientaises, un peu rustres mais anguleuses et belles comme des figures de proue, avec cette défiance liquide dans les yeux qu’elles doivent à des gènes contisés par des générations d’alcoolisme, fendent la nuit de décembre juchées sur leurs chaussures compensées, inconséquentes comme seules savent l’être les étudiantes en province.
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La nuit est d’une douceur écœurante, écœurante comme ces centres-villes de la France des régions, comme toutes ces préfectures qui ont enseveli leur faste et leur morgue d’antan sous des décors en stuc qui se ressemblent désormais à peu près tous : rues piétonnes pavées de bonnes intentions, boutiques interchangeables – salons de thé, « ateliers de torréfaction équitable », « Bijoux-Brigitte » et autres mecques à petit prix de la bonne conscience ménagère qui s’exerce un peu partout depuis l’oméga des zones pavillonnaires, tout autour de la ville. Comme si les centres-villes de l’Hexagone n’étaient plus bons qu’à peindre des ongles ou à cuire des cup cakes. On s’arrête volontiers à la Taverne du Roi Morvan, une « taverne bretonne typique » largement survendue par les guides, où macère en toute quiétude une population de boomers poivre et seuls ravis de déguster leurs tartines dans une ambiance jeune et décontractée – sans oublier les enceintes qui crachent la même chanson de Louise Attaque depuis l’été 1997.

La Bretagne ne serait donc qu’un cliché ? Comme dans tous ces ports du Morbihan qui misent sur une image touristique festive, l’activité portuaire semble reléguée loin des esprits. Comme un mauvais rêve industriel, qui sent le mazout et face auquel tout le monde se pince le nez. Tous ces Bretons ont encore la mer au fond des yeux, mais ils ne la voient jamais qu’au fond de leurs bouteilles.
L’entonnoir du passé
En tout cas, pas évident de voir ou de sentir la mer dans ces ports du Morbihan qui furent il y a quelques siècles les fabuleux entonnoirs où la France exerçait son empire sur les mers, sa mercatique prodigieuse. Phare de l’ambition démesurée de la France du Roi Soleil, Lorient est une ville créée de toutes pièces par Colbert, lorsque le secrétaire d’État de Louis XIV met en place à la Compagnie des Indes au Havre et lui cherche des relais sur tout le pourtour atlantique de la Bretagne. L’illustre féal lui préfère d’abord la presqu’île de Port-Louis, éperon rocheux idéal pour diligenter des expéditions tout en gardant un œil sur la Barre d’Étel et sur le cap du Conguel. Mais l’exiguïté de la presqu’île poussera finalement les magister operum qui dirigent l’aménagement côtier à lorgner sur la lande du Fanouec, une terre marécageuse où presque personne n’habitait jusque-là, à part quelques rebus et mauvais plaisants dispersés dans les jaonnières, ces étendues sauvages où pousse l’ajonc, « cœur d’or et épine d’acier de la Bretagne », comme le disait la poétesse locale Anjela Duval, et où souffle perpétuellement le vent du Ponant.

Une terre qui avait mauvaise réputation, d’ailleurs, où soufflait encore l’haleine fétide des superstitions : apparitions et mauvais présages n’étaient pas rares dans ces zones imprécises entre terre et mer, où personne n’avait cru bon fonder de chapelle, même pas le brave saint Maclou, évangélisateur de la Bretagne, et encore moins l’héroïque Colomban de Luxueil, ce moine irlandais dont on dit qu’il a porté la Bonne Nouvelle sur les 365 îles de l’archipel morbihannais… On y trouvait même, dit-on, des lazarets, ces « maisons de quarantaine » où l’on plaçait les marins malades venus de contrées lointaines, édicules de bois pourri où les misérables étreignaient leur fièvre en gémissant sous des toitures déjointées par le vent.
Mais la fortune de Colbert a fait pousser sur ces landes imprenables des fleurs de granit qui se dressent encore aujourd’hui, défiant l’horizon : la citadelle de Port-Louis, le quai du Péristyle ou l’Arsenal Royal, soucieuses couronnes de pierre qui attendent la fin des âges et plastronnent encore face au déferlement des embruns. Lorient n’a pas oublié ce passé militaire puisque la ville abrite le port militaire de Kéroman, base sous-marine édifiée pendant la Seconde Guerre mondiale : des kilomètres de bunker réputés imprenables qu’on entend presque encore résonner sous nos pieds, comme si ce centre-ville fantoche n’était qu’un prétexte, un simulacre opérationnel. Aujourd’hui démilitarisée, la base est devenue une sorte d’attraction pour touristes. Un peu à l’image de la France tout entière, me dis-je sans humour en remontant les avenues désertes vers le quai du Pourquoi Pas.
Destination nulle part
Il est 2 heures et demie du matin. La rade est plongée dans une obscurité parfaite où l’océan et les ténèbres conjuguent leurs huiles spécieuses. Les premiers marins montent à bord de leurs bateaux respectifs. Silhouettes affutées, ils sont tous minces et charpentés comme des cyclistes, comme si le travail à bord vous forçait à ce physique de brindille, à ces corps longs et souples qui ne doivent pas faire d’entrave au vent. Et à des mines taciturnes, planquées dans les cols, qui m’adressent à peine un regard. C’est Ronan qui m’accueille sur le IZEL Vor 2, un fileyeur de 12 mètres de long qui attend paisiblement de prendre la mer, en bout de quai. Assis sur une cellule du parc à filet, Ronan s’affaire à une tâche particulièrement ingrate : il démêle le filet, presque maille par maille, avant d’en faire rentrer les tessures dans les compartiments dédiés.

On lui donne 45 ans, peut-être plus, peut-être moins. La peau de son visage semble desquamée et obscurcie par une exposition constante aux vents du littoral. On pense aux mots de Victor Hugo, encore parfaitement adaptés : « Le hâle l’avait fait presque nègre : on ne se mêle pas impunément à l’océan, à la tempête et à la nuit. » Il correspond en somme tout à fait à l’image qu’on se fait d’un pêcheur breton : silencieux, concentré, taciturne, mais avec quelque chose d’aiguisé dans le regard qui semble vous dépouiller au premier coup d’œil. « Y a un de nos matelots qui s’est pas levé », qu’il me dit, comme pour justifier le silence qui pèse sur le pont. Je lui demande si ça arrive souvent. Il continue à démêler silencieusement le filet, sans se soucier de répondre dans un premier temps. Du dédain ? Même pas. Il réfléchit vraiment à ma question pour me donner la meilleure réponse possible : « Ça n’arrive pas souvent, non. En général, on se réveille tous avant que ça sonne. Mais là, c’est la fin de semaine… c’est plus dur. » J’acquiesce silencieusement.
Son travail minutieux m’impose de lui foutre une paix royale, mais après tout je suis là pour poser des questions. Pas évident de lui tirer les vers du nez. J’apprends tout de même qu’il vient de la région, dans un bled à quelques encablures de Brest, qu’il est couvreur à la base mais que ça ne paye pas assez, et qu’il n’aime plus travailler « à terre », même s’il y est bien forcé pour reprendre des forces – et de l’esprit. « À terre, tout est plus lent. On n’a pas l’impression de travailler pour soi. Ici, en mer, le rythme est soutenu, on perd vite toute notion du temps… mais au moins on sait ce qu’on fait. On sait ce qu’on risque. » Et effectivement, les pêcheurs risquent encore beaucoup. La mer n’a pas été domptée par les hommes et elle ne le sera jamais, en particulier ici, dans le golfe du Morbihan, où les courants sont multiples et trompeurs. Le golfe du Morbihan, c’est comme une Atlantique en miniature, me confiera-t-on plus tard. Régulièrement, des marins tombent à l’eau et meurent. « C’est ce que font les marins, parfois, me confiera Ronan, la mine toujours aussi sombre. Ils meurent. » Si la Préfecture maritime de l’Atlantique reste discrète sur le sujet et ne publie pas de chiffres officiels, j’apprends qu’ils sont encore plusieurs en France à disparaître dans les flots chaque année. « Tomber en mer, par gros temps, c’est une mort presque certaine. » Est-ce qu’ils partent pour autant la boule au ventre ? « On n’y pense pas vraiment. On sait que c’est là, ça fait partie du jeu. Mais il y a tellement de boulot que… non, franchement, on n’y pense pas. »
La fièvre et la rouille
Je n’en suis pas si sûr. Lorsque David, le patron de l’IZEL, débarque avec ses deux autres marins – dont le retardataire –, son premier geste est une prière discrète à sainte Anne, protectrice des pêcheurs dont la statuette est boulonnée sur le tableau de bord de la timonerie. « J’ai aussi une bouteille d’eau bénite toujours à portée de main », me confirme David avec ce ton qui ne le quitte pas – une sorte de joie fatiguée. « Est-ce qu’on est croyants ? Évidemment. Tous les marins ici sont croyants. On ne peut pas prendre la mer si on n’est pas croyant. Bon, évidemment, personne n’est pratiquant… on n’a pas le temps. »

Il est 3 heures du matin, la nuit coule comme de l’encre de seiche sur le pont et sur les visages creusés des matelots. Il faut compter deux à trois heures de route – à une vitesse de 12 nœuds environ – pour atteindre l’objectif : une zone poissonneuse, riche notamment en lieus et en soles, au large de Belle-Île. « J’espère que tu n’as pas trop le mal de mer, ajoute David en prenant les commandes de son bateau. Ça risque de secouer un peu cette nuit. » Je lui réponds que je n’en sais foutre rien – mais j’évite de lui dire que ma seule expérience de la mer consiste à avoir traversé la Manche à bord d’un ferry, en regardant Beethoven, le film avec le chien (c’était un voyage scolaire).
J’accompagne les marins dans une sorte d’abri de fortune creusé à l’avant de la coque, dans lequel des couchettes rudimentaires sont disposées en quinconce. Je me fais une place entre les chaussettes sales et les sacs de provisions. L’obscurité est presque totale et le roulis se fait de plus en plus violent à mesure que le fileyeur prend de la vitesse. Le moteur vrombit derrière nos têtes, séparé par seulement quelques centimètres de parois. Tout le monde se rendort au bout de quelques minutes, malgré le bruit, malgré le tangage devenu presque insupportable. Seul le marin en face de moi s’adonne à un petit doom scrolling des familles sur son smartphone, une main derrière la tête, détendu et souriant comme s’il était en train de bronzer à Ibiza. Je m’endors vaguement, à la fois oppressé et bizarrement rassuré par cette espèce de ventre de métal à l’odeur aigre qui flotte comme un bouchon. Le retour brutal dans une matrice rouillée. Est-ce la proximité de l’océan, des créatures impavides qui peuplent ses abysses, est-ce l’odeur du fioul qui excite et confond les sens, est-ce le roulis qui délasse les organes et frange les pensées de cauchemars éveillés ? Je ne sais pas, mais je rêve sans dormir : visions enfiévrées de câbles, de poulies gigantesques et de cordons de matière noire, graisseuse, qui s’enfoncent sans fin dans les profondeurs et disparaissent là où personne ne va, dans les fissures de la terre elle-même où des entités pâles et aveugles s’enchevêtrent sans fin.
Horizon vertical
Il est 5 heures. Nous sommes arrivés à destination, c’est-à-dire nulle part. Ici, l’horizon est tronqué, presque vertical : la mer est à 45 degrés et nous fait face comme un mur liquide, le ciel n’est qu’une estompe brutale de gris et de noir qu’un démiurge impatient aurait brossé en hâte pour faire croire à la bonne tenue du monde. Mais rien ne se tient bien ici, surtout pas moi : à peine remonté sur le pont après ma sieste de cauchemar, le roulis me tabasse, m’envoie promener contre les murs, me flingue l’estomac. Je fais connaissance tant bien que mal avec les autres marins, qui déplient leurs grands corps secs et enfilent leurs tenues de pêche, obligé de hurler pour me faire entendre dans cet environnement où tout grince, hulule, siffle et gîte.

Il y a Julien, qui travaille depuis 15 ans en tant que marin-pêcheur et qui connaît tout le monde. Les deux premières lettres de son prénom sont floquées au dos de son ciré, on comprend que Julien fait partie de l’équipe depuis longtemps. C’est le plus volubile de tous : ce « fils de gitan », comme il se présente, est intarissable sur sa vie, sa vocation, sur ses galères aussi : « Moi à la base je bossais sur des bateaux à gros tonnage. On partait plusieurs jours en mer, deux, trois voire quatre jours parfois. C’est ce que j’aimais par-dessus tout. Mais j’ai eu un accident, un truc à la con – une fracture du trapèze qui s’est aggravée. Résultat, j’ai été interdit de pêche au long cours, et me voilà ici. C’est pas si mal. Au moins j’ai le temps de voir ma famille le soir. »
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Le troisième larron est sans doute le plus impressionnant : une mâchoire de boxeur, des tempes nerveuses rasées de près, un regard bleu pétrole et un tatouage sur le biceps qui ressemble vaguement au prénom d’une nana – à l’ancienne, frère – à moins qu’il ne s’agisse d’un bateau depuis longtemps disparu. « On m’appelle Tony » dit-il en guise de présentation et en écrasant ma main dans la sienne. Si j’ai bien compris, c’est lui le retardataire, mais j’évite de lui en demander la confirmation.
De toute façon, il faut se mettre au boulot, et vite. La pêche pratiquée par les fileyeurs a été joliment baptisée « art dormant » – parce que les filets restent en suspens et ne brassent pas le fond des mers, ce qui fait en fait une pêche plutôt éthique – mais sur le pont, rien ne dort : tous les gestes sont précis, rapides, il ne faut pas perdre une minute et la moindre seconde d’inattention peut être fatale. Les filets utilisés ici sont des trémails à sole en monofilament. Chaque tessure est composée de dix nappes de filets d’une longueur unitaire de 100 mètres, raccordées les unes aux autres. Leur hauteur de chute est de 1,20 mètre environ. Le hissage se fait sur tribord au moyen d’un vire-filet hydraulique – une lourde machine qui coulisse dans deux directions à l’aide de rails situés sur le plafond du bateau. La seule force des bras permet de manipuler le vire-filet.

Très vite, les poissons affluent : de gros merlus qu’il faut assommer, de la sole, des lingues, du lieu jaune, du turbot – la Rolls Royce des poissons qui se revend particulièrement cher. Et d’autres trucs que je ne reconnais pas et qui semblent tout droit sortis d’un bouquin de Lovecraft. Mais aussi beaucoup de caillasse, d’algues, d’ophiures, qu’il faut patiemment retirer du filet et rejeter à la baille – ou dans des caisses dédiées. Pendant toutes les opérations, David est à la barre et aborde la bouée sur tribord. Parfois il ouvre la lucarne à sa gauche et hurle une bordée d’injures, au moindre raté qui pourrait faire perdre du temps, à la moindre décision qui lui suggère qu’on aurait outrepassé ses ordres. Les marins sont habitués : plus ils se font injurier, plus ils se marrent. Il faut croire que ça fait partie du game. Je suis impressionné par leur aplomb, par cette force physique débonnaire qui se dégage de leurs mouvements, par ces gestes méthodiques et d’une réelle perfection formelle, qui semblent sortis du fond des âges. D’autant plus impressionné qu’ils font presque tout la clope au bec, à l’ancienne. Les mégots, ils les expulsent sur le pont en soufflant, sans même s’en rendre compte. D’ailleurs on pisse aussi sur le pont, là où on peut. De toute façon, la houle reprend tout presque immédiatement : mégots, mictions et insultes se perdent dans le vent.
Les aubes brouillées
L’aube se pelotonne déjà dans les premières fumigations du ciel d’hiver, qui a posé son front bas, sourcilleux, sur la mer démontée. Enfin, démontée pour un pied tendre comme moi, pour un petit citadin en bottines Jodhpur, et dont les origines normandes ont été depuis bien longtemps fondues, comme des bijoux de famille, dans le platine en toc des huisseries parisiennes. J’ai le cœur dans l’estomac, je sens mon repas de la veille qui veut se faire la malle, qui me remontre dans le gosier comme un singe échappé du zoo. « Ça tangue pas mal, quand même, non ? » que je balance à Ronan le Taciturne. Le mec me dévisage mais pas évident de savoir s’il boit du petit lait ou il s’en fout simplement, avec l’abnégation déconcertante des vrais pros. « Aujourd’hui ? Il fait beau », qu’il finit par lâcher quand même tout en désignant la mer qui se cabre contre la coque comme un animal sauvage.
Je pensais naïvement que la pêche artisanale permettait d’embrasser l’horizon, de projeter son regard au loin, vers les silhouettes mystérieuses des récifs et des îles déchiquetées par le lent travail de sape de l’ogre Atlantique. Il n’en est rien : sur des bateaux comme des fileyeurs, le pont est couvert et la mer n’est jamais qu’une tapisserie mouvante, plus ou moins hostile, qui frappe à intervalles irréguliers. L’horizon, on le distingue depuis la timonerie, un horizon sali, lointain et patouillé comme une marine de Turner qu’on aurait plongée dans l’eau de Javel.

Toute la journée, nous suivons les bancs de poissons, même pas de besoin de sonar, David connaît par cœur les parcelles qui lui sont allouées. Je profite d’un instant de répit pour qu’il me raconte son histoire. Comme beaucoup de patrons-armateurs, c’est un petit-fils de marin pêcheur qui savait démêler un filet avant de savoir marcher. « Je pense honnêtement que j’ai passé plus de temps sur mer qu’à terre, dans ma vie. J’ai commencé le métier avec mon grand-père. Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours voulu suivre ses traces. Je suis sorti du lycée maritime à 16 ans, ensuite j’ai été matelot, comme mes gars ici… J’ai quand même mis 20 ans avant de pouvoir acheter mon premier bateau. Malheureusement, je m’en suis vite séparé. » Je vois sa mine s’assombrir. « Un accident idiot : nos filets avaient pris un énorme paquet de vase et le bateau a chaviré à bâbord. Je suis resté bloqué dans la timonerie, sauvé par une bulle d’air, avec juste la lumière de la balise d’urgence qui clignotait, verte, comme dans un film d’horreur, tu vois ? Heureusement un navire de l’armée passait pas loin et j’ai pu être sauvé à temps. J’étais vraiment certain que j’allais y passer. J’étais déjà en train de me demander si j’avais bien laissé tous mes papiers en règle pour que ma femme s’y retrouve ! » À cette idée, David éclate de rire, un rire tonitruant qui disperse les mauvais souvenirs et les sales présages.
Métier d’avenir
« Nous avons les mêmes problématiques que les agriculteurs, souligne David qui redevient sérieux un instant. Nous sommes solidaires de leur combat, notamment contre les institutions européennes. À nous aussi, elles imposent constamment des nouvelles règles, elles nous forcent à nous endetter constamment avec des équipements toujours plus coûteux, toujours plus intrusifs… En 2026, on nous demandera d’avoir pas moins de trois caméras à bord, un peu comme les dashcams sur les voitures. Sans parler des effaroucheurs pour les dauphins… L’Union européenne n’a pas grand-chose à foutre de la pêche artisanale, d’autant qu’elle est gangrenée par les lobbyistes de la pêche industrielle… Ils sont partout ceux-là, même chez nos syndicats de pêcheurs ! Alors forcément, le métier se perd. C’est sûr que par rapport à l’époque de mon grand-père, nous avons gagné en qualité de vie. Mais à quel prix ? Si on veut rentabiliser nos bateaux, il faut travailler six jours sur sept, et ne jamais compter nos heures. Sans parler du fait que nos zones de pêche s’amenuisent, notamment à cause de ces putains d’éoliennes offshore. Non vraiment, rien n’est fait pour préserver notre métier. »
La raison, sans doute, pour laquelle il y a tel turn-over des marins pécheurs. Peu sont ceux qui restent plus de six mois sur le même bateau. D’ailleurs, dans quelques jours, me confie Ronan, il va regagner la terre pour de bon. Je consulte ma montre : il est déjà presque 15 heures. La journée est passée à toute allure. Près de 80 caisses sont déjà empilées, remplies de poissons, et David semble satisfait. La mer s’est enfin calmée et je distingue Belle-Île, à l’horizon, muraille de pierre qui se confond avec le ciel, que les anciens prenaient pour Ys, la mythique cité perdue de l’Atlantique. Ici, dans le Golfe du Morbihan, deux mers cohabitent encore, me dis-je : la mer industrieuse qui nourrit les hommes, et cet océan, rêveur et mortel, qui les reprend parfois.





