Vous connaissez sûrement le concept un peu fumeux de « film mental » ou « film cerveau », qui désigne, dans la bouche de certains critiques assermentés, l’idée d’un film hautement conceptuel et dont la forme sera l’exacte représentation symbolique de l’esprit de son réalisateur. La quintessence du film-cerveau serait bien sûr, à ce titre, le Shining de Stanley Kubrick, dont chaque papier peint et chaque morceau de moquette renvoie précisément à l’image d’une alvéole, le film entier procédant comme une immense machine bourdonnante et dont le moindre recoin cache une image-clé, un indice ou une métaphore de son propre fonctionnement. En réalité n’importe quel grand film est un film-cerveau, puisque le rôle du cinéma consiste précisément à aligner une succession d’images-temps, comme le disait ce brave Gilles Deleuze, afin de reproduire une appréhension allégorique du réel. Si les critiques conspuent souvent chez Paolo Sorrentino sa forme affectée – clipesque ou muséale – c’est parce qu’ils passent à côté de cet aspect : chez Sorrentino, un film d’abord une énorme machine à produire des évocations, qui semble d’ailleurs se faire plus au montage qu’au tournage. Chose qu’on n’a jamais reprochée à Federico Fellini – probablement l’influence la plus évidente de Sorrentino. Pourtant, dans les deux cas, il s’agit bien de films-cerveaux, les deux réalisateurs transalpins faisant de leur cinéma une sorte de galerie des glaces fantasmatique dans lequel ils trimballent leurs spectateurs avec une audace toujours renouvelée.
Lire aussi : « Parthénope » de Paolo Sorrentino : bouffi
Allégorie bicamérale
Après Parthénope, véritable épopée mémorielle sur l’histoire et la mythologie de Naples, ville-monde dont est originaire Sorrentino et à laquelle il rendait un hommage bouleversant et totalement féminolâtre, La Grazia pourrait incarner un versant beaucoup plus saturnien, masculin et donc temporel, d’un diptyque consacré à la mémoire. Ici, il s’agira en effet de suivre les dernières semaines au pouvoir d’un président italien vieillissant, incarné par le génial Tony Servillo, et qui se voit obligé de faire quelques ultimes choix, parmi lesquels signer une loi sur l’euthanasie et accorder deux grâces destinées à libérer des condamnés à perpétuité. Ne cherchez pas forcément une réflexion profonde sur ces derniers thèmes – l’euthanasie ou la perpétuité – qui constituent ici davantage un McGuffin qu’autre chose – même s’ils incarnent de façon assez bouleversante les limites de la gouvernance et de la moralité. Le sujet de Sorrentino se situe ailleurs : ici, nous sommes dans un espace purement allégorique, exactement comme chez le peintre Giorgio De Chirico – cité abondamment par Coco, la critique d’art et confidente du président. Un espace bicaméral : celui de la vieillesse, et celui du pouvoir, deux chambres souvent contiguës. C’est pourquoi Sorrentino ne fait jamais référence à l’Italie moderne – au grand dam des critiques de Libération – pas plus qu’il ne s’épuise à représenter un espace crédible. Ici, nous sommes au cœur d’un environnement mémoriel lentement déserté, et nous parcourons avec le Président les vestiges de son existence, mais aussi les ruines d’un pays entièrement bâti sur un passé fastueux qui fait bien trop d’ombre à son présent. On passe ainsi d’un palais présidentiel désert à des prisons désertes, à des campagnes désertes… le tout semblant figé dans un hiver perpétuel.
Lire aussi : La main de Dieu : Sorrentino intime
Ars Memoria
Au fond, cet espace-temps filmé par Sorrentino rappelle précisément un savoir antique, et largement développé dans le monde latin, qui est celui de l’Ars Memoria : ainsi, dès le premier siècle avant Jésus Christ, la fameuse Rhétorique à Herennius développe cette méthode infaillible pour entraîner sa mémoire : celle des « loci » ou lieux en latin, qui consiste à imaginer une sorte de palais mémoriel dans lequel chaque pièce correspondrait à une époque, et chaque objet à un instant vécu. Rien de plus simple alors pour vous rappeler d’évènements précis : il suffit de se promener dans ce domaine virtuel. Ce qui est, en réalité, le but avoué du cinéma depuis son invention – et peut-être même avant son invention : permettre une géolocalisation des souvenirs, ainsi que leur réagencement en temps réel. C’est pourquoi ce dernier film de Sorrentino est si profond et si beau : il redonne au cinéma sa fonction première qui de faire advenir la chair du temps. Non sans poser, au passage, cette question qui hante tous les catholiques : qu’est-ce qui reste de moi si l’on considère que tout est divin ? La grâce, dira le héros, c’est peut-être la beauté du doute. C’est peut-être, au fond, savoir ce qu’on va faire de la liberté que Dieu nous a donné, de ce tressautement du divin que constitue l’existence. Savoir comment habiter enfin petite pièce qui reste cachée au fond du cœur et que l’on ne cesse de contourner. C’est aussi une cruelle méditation sur le pouvoir, qui nous rappelle les enseignements de Cicéron, notamment dans Le Songe de Scipion, puisque Sorrentino semble nous dire qu’être à la tête d’un pays, revient au fond à en avoir abandonné l’espace pour hanter l’époque. Quitter la géographie pour devenir une pure prescience du temps. Comme disait Mallarmé : nous sommes les ombres de nos spectres futurs.
La Grazia, de Paolo Sorrentino Avec Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque 2h13, sorti le 28 janvier





