Encore un livre sur l’« intelligence artificielle » ? Le sujet est à la mode, et il peut donner l’impression de tourner en rond. Néanmoins, l’ouvrage collectif Vocabulaire critique de l’intelligence artificielle a quelques atouts qui le rendent utile parmi tant de publications. Sous la direction de Thierry Ménissier, professeur de philosophie politique à Grenoble et ancien responsable de la chaire interdisciplinaire éthique & IA, il regroupe 34 entrées, écrites par divers chercheurs, doctorants ou professeurs. Les contributions sont bien sûr inégales, mais la variété de leurs points de vue comme de leurs options éthiques et politiques donne un aperçu intéressant des positions sur ce sujet aussi brûlant que complexe.
Dans son introduction, Ménissier s’interroge sur la nature du bouleversement qu’implique le spectaculaire développement de l’IA et le caractérise par une analogie politique : le « coup d’État », action soudaine qui redistribue la carte des rôles et des acteurs politiques. De fait, la politique mondiale est bouleversée par l’émergence de nouvelles entités privées à côté d’États… qui s’appuient d’ailleurs de plus en plus sur elles. Plus profondément encore, c’est l’anthropologie qui est ébranlée : sommes-nous en train de vivre une mutation du sens de l’humanité, ou bien n’est-ce qu’une nouveauté apparente, qui sera vite intégrée et rentrera dans le rang ?
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L’autre proposition remarquable est de prêter attention au langage de l’IA, fait de notions classiques revisitées (biais, compréhension, confiance, système) et de néologismes spécifiques (boîte noire, ground truth, agent conversationnel, etc.). Devant la nouveauté du phénomène, on se presse pour trouver des noms qui le décrivent, mais ce n’est pas parce qu’ils s’imposent et se vulgarisent qu’ils sont justes. Si la philosophie peut quelque chose aujourd’hui, ne serait-ce pas précisément cette critique du langage, qui le recueille, l’évalue et le purifie pour le rendre plus intelligible et moins trompeur ?
Au fil des articles, on navigue entre les disciplines, croisant les approches, du droit à l’informatique en passant par la psychologie, l’économie et la sociologie. Chacune, avec ses propres méthodes et présupposés, éclaire le massif flou de l’IA, à la fois en résumant la littérature scientifique – déjà considérable – sur le sujet et en prenant finalement position. Relevons l’intéressante suggestion d’un passage d’une société fondée sur la confiance envers les autres à une autre reposant sur la sécurité qu’assurent les dispositifs technologiques. Au contraire, l’invitation à décoloniser et « dé-genrer » l’IA laissera plus dubitatif. Les enjeux économiques sont débattus, entre formidable potentiel de croissance et effets pervers possibles. On relèvera aussi le profond débat sous-jacent concernant la nature de l’intelligence : celle-ci n’est-elle que capacité de calcul, auquel cas l’IA peut en effet la singer et même la dépasser aisément, ou bien inclut-elle la sensibilité, dont la machine algorithmique sera toujours dénuée ? C’est dire que les questions soulevées par l’IA sont immenses et que nous ne sommes qu’à l’aube de leur résolution, malgré les multiples efforts récents des universitaires. Peut-être est-ce la limite de ce travail collectif de ne pas développer une réflexion philosophique unifiée qui répondrait à la question, mais c’en est aussi la richesse, puisque le lecteur naviguera entre ces rives variées et trouvera ravitaillement pour sa propre traversée de l’océan de notre réalité contemporaine.






