Juin 2023. Camus et moi travaillons dans la bibliothèque ; un bureau devant nous, vingt mètres de livres à droite et à gauche, de grandes baies ouvertes sur les champs ondoyants du Gers, aux quatre points cardinaux. La gouvernante nous annonce la venue de deux journalistes du Monde. L’un des deux attire mon regard, il me semble le reconnaître du fond de ma mémoire. Oui, « Gaspard Dhellemmes », je remets ce brun à cheveux ras et regard trop ouvert (pour ce dernier détail, nous sommes de la même race) : je viens de reconnaître mon ancien camarade d’hypokhâgne. Il vient de Paris apporter au pouvoir le scalp d’un opposant politique ; je suis venu à Plieux pour défendre un écrivain. Nous avons donc traversé les mêmes passages du Phédon, écouté les mêmes cours sur le Voyage au bout de la nuit, ri, peut-être, aux mêmes anecdotes historiques, pour nous retrouver dix ans plus tard parfaitement affrontés.
Le roman diffâmant de Faye et Dhellemmes
Qu’a donc produit Dhellemmes ? Un genre de roman, d’une qualité littéraire contestable, sur un Renaud Camus tel qu’on se l’imagine dans les salles de rédaction du Monde. Ouvrons le livre. Première chose évoquée : le massacre de Christchurch. Le but est d’en attribuer la responsabilité à Camus, sur la seule foi de la reprise du syntagme « Grand Remplacement ». On peut donc établir une causalité directe entre un auteur difficile, ayant écrit des dizaines de milliers de pages et prônant la non-violence, et un massacreur qui ne l’a pas lu, ne connaît pas son nom, comme l’ont établi un tribunal français et un tribunal néo-zélandais, alors que cette même causalité entre le livre d’une religion et des terroristes l’ayant souvent lu, et parfois longuement médité, est quotidiennement réfutée.
Dans le roman, juste après le massacre, donc, des journalistes américains appellent le château : « Au téléphone, Renaud Camus feint l’étonnement » (page 9). Camus feint l’étonnement : lisez bien cette assertion ; s’y trouve le procédé romanesque constant du livre. On nous dévoile à chaque page ce que Camus penserait réellement. C’est extrêmement pratique, ça, une arme redoutable, pour un journaliste du Monde, surtout quand il s’agit d’un profond psychologue se donnant pour but de sonder honnêtement l’âme d’un écrivain. Comment pense et vit un Camus sous la plume d’un Dhellemmes, à votre avis ? En parfait minable, évidemment. Je vous résume l’histoire de L’Homme par qui la peste arriva, vous épargnant ainsi une courte mais fastidieuse lecture : Camus est un monstre froid indifférent à la mort de ses proches. Malgré un opportunisme intégral et des amitiés purement intéressées avec Aragon, Barthes, Duras et Warhol, il n’atteint pas son rêve, séduire le grand public. Amer devant l’effroyable échec qu’a toujours été sa vie, il se spécialise dans l’éructation racisto-complotiste, délirant jusqu’au point d’imaginer un changement de peuple en Europe. Horreur, le monstre Camus contamine de ses délires les tueurs de masse de la planète, et même l’entourage de Donald Trump.
L’histoire finit bien, cependant : plus personne sur terre ne s’intéresse à ses risibles provocations, qui ne sont que les tentatives d’un être mal assuré dans l’existence (il n’est pas le fils de son père) pour quémander au public un peu d’attention.
Salauds d’élite
Bon. Qu’un journaliste du Monde s’en prenne à un opposant politique ayant eu le front de nommer l’éléphant dans la pièce Grand Remplacement, passe. C’est dans l’ordre des choses. Que ce journaliste emploie des méthodes de la Stasi, en salissant un ennemi politique pour le rendre inaudible, c’est moralement plus difficile à comprendre, mais encore dans le même ordre des choses. Si l’on se met à la place d’un pouvoir ayant tout tenté pour faire taire cet opposant (Wikipédia, Public Sénat, batteries d’émissions sur France Inter et France Culture, censure immédiate, sans avertissement, de toute chaîne YouTube le laissant s’exprimer), il faut bien pour en finir l’écraser d’horreur et de ridicule. C’est, disons, le métier des salauds ordinaires. Mais que ce journaliste, de son propre chef, et pendant deux ans, aidé même d’un acolyte, se saisisse d’un écrivain pourchassé, le place nu dans la scène imaginaire de son théâtre intérieur, l’anime d’une énergie grotesque, lui fasse prendre des positions aberrantes et honteuses, l’humilie en projetant sur lui toutes les bassesses, ignore ses œuvres, sauf la matière biographique du journal, qui lui épargne une longue enquête et lui permet de choisir soigneusement des extraits à donner aux autorités ; que ce journaliste, donc, donne le résultat final à un éditeur, trop heureux du petit coup médiatique à venir, alors on atteint le stade du salaud d’élite, du salaud expert.
Position centrale
Qu’est-ce qui a conduit Gaspard Dhellemmes à écrire un tel livre ? D’après les éléments qu’il laisse entendre, il doit y avoir de la névrose, mais aussi, indubitablement, le désir de jeter lui aussi sa pierre sur le dissident politique le plus honni de sa génération. Au fond, tout comme moi, il a dû sentir que Camus occupait une place très particulière. Camus se tient près d’un centre, c’est certain. Camus est celui qui a osé toucher au tabou fondamental sur lequel s’est bâti tout l’édifice moral de notre société : le tabou de la race. Camus nous dit que notre civilisation existe, que le peuple français existe, et qu’il est criminel de vouloir le remplacer. Cette négation de notre existence est née du légitime « plus jamais ça » de la Shoah (toute l’œuvre, de Nightsound à Du sens, en passant par La Dépossession, tourne autour de ce point de départ) ; mais ce « plus jamais ça » s’est transformé en pulsion de mort, en volonté d’en finir avec nous-mêmes, débouchant sur cette chose monstrueuse, une société entière occupée à dire qu’elle n’est pas ou qu’elle doit être remplacée par d’autres, car elle est porteuse de tous les maux de la terre. Pour avoir le plus clairement du monde pensé, écrit et dit cela, notre belle société auto-négationniste a foudroyé Camus.
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Renaud Camus éducateur
Puisque l’on vient de donner à l’auteur un coup si bas, il me semble que je dois témoigner de ce que j’ai vu et appris auprès de cet homme. Alors que j’étudie la philosophie en auditeur libre à l’ENS de Lyon, j’entends parler de Renaud Camus grâce à Finkielkraut, Répliques, of course. Je parcours un rayon de bibliothèque municipale, trouve quelques Camus, prends en main Éloge du paraître, un mince livre POL, et l’ouvre. Je découvre une prose d’une grande clarté. On pénètre dans un espace de pensée qui se tient et se meut dans une langue sans âge, mais très incarnée : celle de Montaigne, de Pascal, de Proust, celle que parlent aussi, avec des accents différents, mes idoles d’alors : Michon, Quignard, Carrère. L’auteur pose que l’art, la civilisation, le bonheur, la liberté, requièrent la forme. Que s’imposer le détour par la forme — dans sa langue, son habit, ses manières de table, son emploi du temps — est ce que des siècles de civilisation nous ont appris et ce dont notre époque perd le sens. La hauteur de vue de l’écrivain, sa large façon d’habiter la langue, sa radicale indépendance d’esprit, l’harmonie de l’ensemble me piquent. Je découvre que l’homme est aussi un performer ; que toute sa vie, vie intérieure comprise, est accessible à tout lecteur. Le journal me permet d’explorer en rayon l’ensemble de la vie de l’esprit et la beauté d’une vie taillée par le style. Dans ma chambre d’étudiant, j’achète un crédit de lecture pour lire les Vaisseaux brûlés, un hypertexte (Camus pionnier du numérique, eh oui) permettant de suivre ou de perdre le déploiement d’une pensée drôle, inquiète et débordante. Ces Vaisseaux m’amènent à Pessoa, à Toulet, à Saint-John Perse : Renaud Camus éducateur.
Lire le réel
À Strasbourg, la réalité se charge de rappeler au jeune homme vaguement de gauche que j’étais que « quelque chose suit son cours », comme dit Beckett. Cela s’est fait en trois temps. 7 janvier 2015, j’entends ma jeune colocataire kabyle me dire, sans aucune intention polémique : « Ça ne m’étonne pas qu’ils aient fait ça, mitrailler tout le monde à Charlie Hebdo. Nous, les Maghrébins, on reste pas sans rien faire quand on insulte la religion. Les grands frères, ils répondent. » Puis ma petite amie, fraîchement rencontrée, me dit avoir subi il y a un an un viol dans un square de la Petite France, en pleine nuit, sur la pelouse ; le migrant togolais était encore sur elle quand la voiture de police est arrivée, mettant fin à son calvaire. Enfin les viols de Cologne du 1e janvier 2016 m’ôtent mes dernières timidités — devant l’énormité du crime, je me refuse à continuer de faire semblant de ne pas voir que le roi est nu. Non, ça ne se passe pas bien, ça ne va pas bien se passer avec les nouveaux venus en Europe. Je fréquente alors le forum du parti de l’In-nocence, sorte de think-tank de lecteurs de Camus, souvent de haute volée, et tombe sur une vidéo où l’auteur prononce une conférence au titre obscur, « La nocence, instrument du Grand Remplacement ». La partie « nocente » (ceux qui nuisent délibérément — des voyous aux terroristes) des nouveaux venus en Europe se comporte en colons. Je retourne la proposition dans tous les sens, la confronte à mon expérience et l’admets comme plutôt vraie. Pourquoi me suis-je retrouvé directement projeté du sommeil à l’injonction de rejoindre Camus, une nuit d’avril 2016 ? Parce que j’avais une dette à l’égard de cet homme (et parce que je ne voulais pas faire carrière au Monde — ni ailleurs).
Un homme noble et drôle
2021. Je sors de l’école des conservateurs de bibliothèque, mais plutôt que de trouver un poste, je me décide enfin à rejoindre Camus. La rencontre se fait à Paris. Premier choc, il est à l’image exacte de ses livres ; second choc, il est drôle, merveilleusement drôle. Les deux années à Plieux se dérouleront sous ces deux signes : le noble et le drôle. Camus chante en permanence, et quand il ne chante pas, il récite des poèmes. Me frapperont, à chaque fois, sa droiture absolue, son refus de toute compromission face au but qu’il s’est donné, faire œuvre et l’incarner. Les journées, toutes de travail, sont ponctuées d’une grande marche à travers les champs lumineux du Gers. Camus est un homme heureux en amour : la combinaison d’intelligence et de gentillesse que possède à un haut degré son compagnon, Pierre Jolibert, fait l’unanimité. Nous travaillons au sommet de la tour à un gros ouvrage, La Dépossession, grande fresque retraçant les origines américaines, puis nazies et soviétiques, du remplacisme, c’est-à-dire du devenir industriel de l’homme, de sa transformation en flux de matière humaine indifférenciée. J’observe l’intransigeance de la conduite camusienne. Ne jamais être dans la position du quémandeur, toujours agir en engageant totalement sa responsabilité et son nom. Jamais il ne le dira, alors qu’il faut bien qu’un témoin en fasse la remarque : chacun de ses gestes et de ses décisions suit un code de conduite aristocratique ; disons simplement celui de l’honnête homme. S’il trouve devant lui un adversaire, même un journaliste n’ayant jamais ouvert un de ses livres et récitant religieusement son Wikipédia, il mettra un soin presque paranoïaque à le traiter avec équité ; beaucoup de mépris, le cas échéant, jamais de haine. Camus se contente d’être et d’écrire — ce qui veut dire, pour lui, et c’est ainsi qu’il conçoit le métier d’écrivain, « se tenir dans les zones d’ombre du discours », se porter là où toute une société refuse d’aller.
Voilà ce que j’ai vu, et de près, durant deux ans. Si tout cela vous paraît peu croyable, alors posez vos yeux sur L’Éloge du paraître ; ou sur Le Prince de Léon, le dernier volume du Journal ; ou sur Décolonisation. Si le livre de Dhellemmes aura porté des lecteurs, par un chemin certes très détourné, et grâce à L’Incorrect, à la découverte de Renaud Camus, ce serait un joli trait d’humour de la Providence.





