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Jacques-Bénigne Bossuet : heureux les pauvres

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Publié le

20 mars 2026

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Les Belles Lettres publient « De la Dignité des pauvres et des devoirs des riches », un recueil de trois textes magistraux signés Bossuet qui renversent nos conceptions sur la richesse et la pauvreté.
© Portrait de Bossuet par Hyacinthe Rigaud (1698)

On date souvent la naissance de la doctrine sociale de l’Église de la publication, par le pape Léon XIII, de Rerum Novarum en 1891. Mais le catholicisme social n’est rien que le catholicisme tout court, et l’encyclique n’a fait que formaliser, pour répondre aux questions nouvelles posées par le siècle industriel, ce qui était déjà contenu en puissance dans la foi, celle-ci débordant la stricte intimité du croyant pour susciter des effets directs dans la cité. L’historien Jean-Marie Salamito a bien montré dans l’excellent Travailleuses, travailleurs ! (Salvator, 2023) combien les Pères de l’Église s’étaient déjà penchés avec sérieux sur les questions économiques. Cette courte anthologie sociale et spirituelle de Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) prouve que ces préoccupations n’ont jamais depuis cessé d’occuper les pasteurs catholiques, avec une intensité et une vérité que les socialistes ne connaîtront jamais.

Dans la droite lignée des Béatitudes, ce noyau atomique, à la fois inouï et sublime, de la foi catholique, l’Aigle de Meaux nous invite à un double renversement de perspective, comme l’explique le juriste Alain Supiot dans son impeccable introduction. Et il le fait sans craindre d’effaroucher les puissants, avec cette langue limpide, prodigieuse et magistrale qui fut la sienne et qui n’a sans doute aucun équivalent.

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Renversement des notions de richesse et de pauvreté d’abord : « Ô pauvres que vous êtes riches ! mais, ô riches, que vous êtes pauvres ! » La pauvreté des riches est l’objet du Sermon sur l’impénitence finale, prêché devant Louis XIV : méditant la parabole du riche mourant et de Lazare, Bossuet y dépeint les riches comme obsédés par les possessions matérielles jusqu’à la perdition. Ils sont des « pauvres intérieurs » ; leurs âmes sont rongées par l’agitation, l’orgueil, l’ambition et l’avarice. Loin d’avoir gagné en liberté, le riche est esclave des biens, serviteur d’un autre maître auquel il sacrifie ses semblables, « le juste qui lui est contraire, le pauvre qui doit être sa proie ». Péril spirituel car elle exclut du royaume des cieux, la richesse est aussi un péril temporel : la comparant à une ville pauvre mais besogneuse, Bossuet présage avec saint Jean Chrysostome la perte d’une ville de riches, ruinée par une opulence  qui corrompt les esprits et étouffe tout sens de l’effort. Quant à la richesse des pauvres, elle est exposée dans le Sermon sur l’éminente dignité des pauvres. Frappés par mille afflictions, les pauvres ressemblent au Christ, qui a embrassé leur condition par Son Incarnation ; ils ont été appelés par Lui et participent spontanément de Sa Passion. « La couronne de notre monarque est une couronne d’épines : l’éclat qui en rejaillit, ce sont les afflictions et les souffrances. » La pauvreté est aussi un levier de richesse spirituelle – et Bossuet de faire, dans son Panégyrique, l’éloge de saint François d’Assise, parfait chrétien qui sut se faire fou aux yeux du monde pour s’élever au comble de la sagesse divine, en établissant « ses richesses dans la pauvreté, ses délices dans les souffrances, et sa gloire dans la bassesse ».

Renversement des hiérarchies sociales ensuite : les riches doivent donc servir les pauvres. Ce doit être le cas dans le monde, Bossuet rappelant que si les pauvres souffrent l’ordre établi, les riches doivent en retour se soucier des plus humbles, qui sont « les trésoriers » de Dieu – la propriété a donc une fonction sociale, une destination universelle. C’est aussi ce que veut l’économie du salut : l’Église fut avant toute chose faite pour les pauvres, mais les riches peuvent y entrer pour pourvoir à leur besoin, « à condition de les servir ». Ce sont donc les pauvres qui introduisent les riches dans l’Église. Par un échange réciproque de fardeaux, les riches doivent soulager les pauvres du besoin ; et les pauvres soulager les riches de l’abondance. La charité que font les riches aux pauvres est en fait un service rendu par ceux-ci à ceux-là – l’aumône ne doit pas être faite par pitié, mais en honneur des premiers enfants de l’Église. Loin d’être naturelle et légitime, l’inégalité des conditions matérielles sera ainsi résorbée par la communion des cœurs.


DE LA DIGNITÉ DES PAUVRES ET DES DEVOIRS DES RICHES, JACQUES-BÉNIGNE BOSSUET, LES BELLES LETTRES, 168 P., 17,50 €

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