LES TENDRESSES DE ZANZIBAR
Thomas Morales,
Le Rocher, 120 p., 14€90
Alors qu’elle vient d’être emportée par la maladie, un homme récapitule les beautés de son épouse et les splendeurs d’un amour trentenaire. Le style de Morales lui permet tout, en tout cas cet exercice délicat qui pourrait verser soit dans une élégie trop stridente soit dans un catalogue rébarbatif, mais qui se tient ici sur une ligne tendue d’émotion gainée dans d’éclatantes formules. « Le hasard nous avait fait naître dans une période charnière, entre la fin de l’embellie consumériste et le début des protocoles sanitaires, où les branleurs, tape-à-l’œil par manque d’assurance, et les filles bronzées tentaient de se rapprocher sans manuel éthique. » Portrait de la femme aimée, de son impact sur l’auteur, rappel d’un amour éclatant, évocation de ses panoramas culturels ou géographiques, drame de la maladie et de la mort, toutes ces dimensions sont évoquées de manière mélangée, comme dans une confusion éblouie au long d’une route que l’auteur emprunte pour fuir en vain cela même qu’il reconstitue. Singulier, sublime et poignant. Romaric Sangars
CURIOSITÉ MOROSE
LA VILLE INCERTAINE, J.M.A. Paroutaud,
Le Dilettante, 218 p., 12€
Après une réédition en 1976 puis une deuxième, déjà au Dilettante, en 1997, c’est la troisième fois que ressort de l’oubli cette Ville incertaine, roman écrit sous l’Occupation et publié en 1950 par un écrivain demeuré quasi inconnu, J.M.A. Paroutaud (Jean-Marie-Amédée, 1912 – 1978), avocat, puis prof de droit à la faculté de Limoges où il a passé toute sa vie. André Breton, dit-on, a signalé ce livre dans la revue Opéra, en 1951, indice d’une proximité possible avec le surréalisme. À vue de nez, c’est plutôt dans le fantastique qu’on classera ce roman bizarre et malcommode, qui raconte l’arrivée en ville d’un criminel échappé du nom de Ranède. Le décor est gris, la cité oppressante, et les règles du jeu social, sans cesse changeantes, si bien que l’intéressé a le sentiment d’être « englué dans un cauchemar ». Le ton froid, impassible, abstrait, donne sa couleur (plutôt son absence de couleur) à ce récit glacé, en même temps qu’il constitue peut-être sa limite, tant l’émotion y semble bannie. Bernard Quiriny
HISTOIRE D’UNE PIONNIÈRE
LA GUERISSEUSE DE CATANE, Simona Lo Iacono,
Métailié, 174 p., 20 €
Virdimura est femme, juive, et pratique la médecine, comme son père. Précision : l’histoire se déroule en Sicile au xive siècle, époque où l’admission du beau sexe au noble métier de guérir ne va pas de soi. Mais son père l’encourage : « Si on te dit qu’il te revient seulement de faire naître des enfants ou de soigner les mères, réponds que l’art médical touche au mystère de Dieu, que Celui-ci fait naître les deux sexes, et accomplis ton devoir. » Succès de librairie en Italie, La guérisseuse de Catane s’inspire d’une histoire vraie (une place à Catane porte le nom de Virdimura), et s’appuie sur les archives historiques disponibles – notamment les minutes du procès de l’héroïne. Outre la dimension de célébration d’une pionnière, qui explique en partie l’intérêt qu’y ont trouvé certains lecteurs, le roman vaut pour sa reconstitution contrastée de la Sicile médiévale (tableau saisissant de la famine de 1330), son style un peu solennel à dessein, et les aperçus sur la pratique médicale de l’époque. BQ
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HOMMAGE À SISLEY
JE COMMENCE TOUJOURS PAR LE CIEL,
Christophe Langlois, Les Instants, 372 p., 22 €
L’auteur, à Londres, contemple deux vues d’hiver, signées Monet et Sisley. La différence lui saute aux yeux : « Monet était superbe, indiscutable ; Sisley me donna le frisson. L’un me disait ce qu’est l’hiver, l’autre me le faisait éprouver. » Son intérêt pour l’œuvre de Sisley, « le plus tendre des impressionnistes » (dixit Van Gogh), tourne à la passion, puis à la manie, et débouche aujourd’hui dans un livre, un roman biographique plutôt qu’une biographie « académique » – on y gagne en liberté, sans y perdre forcément en rigueur. La gageure de l’exercice tient dans le fait même d’écrire sur la peinture : quel contraste, constate l’auteur, entre « le pouvoir des mots » et « la beauté de la peinture » ! Il relève pourtant le gant, et transforme son personnage en héros tragique, dévoué à son art, perpétuellement poursuivi par les huissiers. Sa femme Eugénie tient bon derrière lui, en dépit la misère, ce qui donne à leur couple quelque chose de poignant. Un très beau roman, sous le meilleur titre de la saison. BQ
LITTÉRATURE MONDIALISÉE
ANTHROPOLOGIE, Aysegül Savas,
L’Olivier, 184 p., 22€
Troisième roman d’Aysegül Savas, autrice turque écrivant en anglais et vivant à Paris, Anthropologie est une véritable œuvre littéraire de l’ère mondialisée. Un jeune couple, Asya et Manu, chacun immigré d’un pays différent et dont les langues maternelles restent incommunicables, vit dans une grande ville jamais nommée, et qui pourrait être Londres, comme New York ou Paris. Ils sont à la recherche d’un nouvel appartement, exil au sein de l’exil, et Asya, qui fait des études d’anthropologie, décide de filmer le parc, les cafés, le quotidien, comme s’il s’agissait là d’un champ d’étude de rites exotiques : « Tout le monde avait quelque chose de profondément bizarre, me semblait-il ». Avec une distance mi-poétique mi-cocasse, l’autrice rassemble ses paragraphes comme les observations d’un monde où la familiarité et l’étrangeté sont des notions ambigües et rejouées dans le détail après avoir brouillé les coordonnées. Dommage que le produit de ce beau concept demeure pourtant assez plat. RS
CRASH TEST
L’ENTHOUSIASME, Carole Boinet,
Stock, 318 p., 21€90
C’est l’histoire d’une collision fatale, solaire, surréaliste : sur un chemin côtier, une jeune femme percute un chien qui finira mort au bas d’une falaise. De cette charogne animale naît l’envie de fuir les mondanités et les errances interlopes. C’est un monologue rempli d’amertume, où la bouche de la romancière devient un goulot empêtré de larmes et de viandes viciées. C’est l’histoire d’une féminité forcément contrariée qui reste en travers de la gorge comme une arête de poisson, en travers du corps, en travers du destin. C’est l’histoire d’un être que « le réel traverse sans déposer de sédiments ». Les sentiments, il faudra les créer de toutes pièces : ce sont les mots. C’est l’histoire d’une muette que la mort d’un chien délivre, à qui elle rend la parole enfin : une parole prismatique, où les images s’empilent, tracent les contours de la possibilité d’exister. C’est un bouquet de sillages erratiques dans la nuit du Verbe. C’est l’histoire d’un premier roman. C’est écrit par Carole Boinet, rédactrice en chef des Inrocks – ce qu’on lui pardonne. Marc Obregon
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VOYAGE, VOYAGE
DU ZANSKAR A SÉOUL, Serge Safran,
Héliopoles, 360 p., 24,90€
Inde, Chypre, Canada, Asie, l’écrivain et éditeur Serge Safran a beaucoup voyagé, des années 1970 aux années 2000, noircissant des dizaines de carnets de route dont il a tiré parfois des livres. Ou plutôt un livre, republié au fil du temps sous divers formats (reportage dans la presse, récit), dans des revues ou chez des éditeurs disparus (l’hebdo Bonne soirée, feu les éditions Vrac, etc.), et sous des titres variés. Tel un objet, à la fois littéraire et mémoriel, creusé et retravaillé sans fin, comme s’il recélait, allez savoir, une sorte de secret personnel. Les pages les plus dépaysantes sont celles des années 1970-1980, époque des grands voyages au Cachemire, dans une ambiance un peu post-hippie, libertaire et parfois hallucinée, retranscrite en notations télégraphiques au ton cash, légèrement ironique. Avec, toujours, cette question sempiternelle du voyageur : que suis-je allé chercher, au bout du monde ? « Ne rien dire d’autre qu’au travers du silence l’espérance de ne pas mourir. » BQ
LES DERNIERS REBELLES
HONORÉ, Nanoucha van Moerkerkenland,
Cherche-Midi, 176 p., 18€50
Un vieux paysan contemple, heureux, sa campagne où la nature s’est réensauvagée, au point qu’un arbre a poussé une branche dans sa cuisine, et, en son crépuscule, revient sur son existence, les beautés du monde ancien, l’amour de sa vie, la débâcle du monde agricole. Dans ce livre bref, truculent et tragique, Nanoucha van Moerkerkenland dresse un portrait magnifique des sacrifiés de la dernière séquence historique : les paysans et un univers qu’on aurait cru éternel. Avec des phrases qui claquent sur fond de mélancolie pudique, presque joyeuse, l’autrice évite l’image d’Épinal comme le pathos et trouve un angle singulier pour évoquer son sujet, sachant se faire caustique en réaction à la nouvelle ingénuité urbaine, comme au sujet de cette citadine s’étonnant qu’on mène les vaches à l’abattoir : « Le vivant ne peut pas faire l’économie de la mort. Et ce corps-à-corps avec l’au-delà honore ceux qui l’assument. » Peu à peu, subtilement, un pamphlet émouvant s’impose derrière la nostalgie. Admirable. RS
L’ARNAQUE DE LA RENTRÉE
LE MONSTRE MUR, Victor Malzac,
Les Corps Conducteurs, 192 p., 17€
Vous connaissez l’autofiction, il faudra désormais compter sur l’hypo-fiction, c’est-à-dire une fiction à bas régime, monologue khâgneux d’un nombril qui s’ausculte sans fin et voudrait nous imposer le vertige d’une existence entière vue de l’intérieur, depuis un corps et des organes contrits, forcément malades. Malheureusement, l’énumération médicamenteuse, les inévitables tropes de la post-adolescence (anticapitalisme en carton-pâte, éco-anxiété de rigueur) et les tentatives poétiques font ressembler cet ennuyeux charabia à un dégobillage en règle qui n’aurait pas dû dépasser le stade du cahier de brouillon – ni l’obscurité d’un tiroir de « grand lecteur ». Au final, celui qu’on nous vend comme le nouveau prodige de la littérature française n’est que le rejeton un peu débile de Cécile Coulon et de Marien Defalvard. Quant à sa soi-disant puissance poétique, on vous laisse juge : « De la fenêtre j’imaginais la mer, la grande mer, avec du vent et du sel et des mouettes ». Et des moules, probablement. MO





