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Carte noire pour Matthieu Falcone : le degré de reptation

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Publié le

26 mars 2026

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Chaque mois, pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit.
© Benjamin de Diesbach

Hier, mon ami professeur professait. « Dans l’enseignement, un degré d’avancement, une bonne notation, un emploi du temps conciliant, tous ces éléments qui rendent acceptable le travail, sont proportionnels au degré de reptation dont on est capable. Plus on rampe devant le proviseur, le rectorat, les inspecteurs, plus notre carrière fait de spectaculaires bonds. C’est un exercice qui n’est pas si aisé qu’il paraisse, il demande de se tenir constamment sur le qui-vive : quel propice moment ce jour ourdira-t-il pour pouvoir donner un coup de cirage aux chaussures du respecté proviseur ? Quelle nouvelle circulaire du délicieux ministère être le premier à appliquer la lettre ? Quel collègue dénoncer ce jour pour manquement à une règle élémentaire dont il n’avait peut-être pas encore connaissance ? Toute occasion n’est pas bonne de se faire bien voir, il s’agit de savoir les choisir ! Ainsi le médiocre professeur qui a pris un remarquable avancement compte tenu de son jeune âge n’est-il pas si médiocre que l’on croit : il excelle dans l’art de la reptation ! Quand je m’ennuie, au fond du placard où l’on cherche à tarir mon existence, poursuivait-il, je m’amuse à mettre des notes – toujours sur dix. Ce professeur qui ne rate pas une manifestation de colère des enseignants pour pouvoir rapporter au proviseur la liste exacte de ceux de ses collègues qui y ont participé, est ainsi à neuf sur dix, car je suis sûr qu’il peut encore mieux faire. Il lui reste quelques écailles reluisantes au ventre qui dénoncent d’ultimes scrupules dans son ambition de reptation quotidienne. »

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Après l’avoir écouté en vidant quelques gobelets, me vint l’idée de calquer son paradigme reptatif au délicieux monde des lettres, et je commençai d’abord dans ma sale caboche, puis à voix haute, comme pour mieux goûter ce vice, à énumérer des noms : « Sangars, combien sur l’échelle de la reptation ? Quatre ? Cinq ? Allons, ne sois pas timide, m’intimai-je ! Depuis tout le temps qu’il dirige ces pages culture, il a bien dû ramper quelques fois. D’accord, six ! Jean ? Oh, Jean, il ne rampe pas très bien, je l’ai toujours trouvé malhabile malgré son crâne lisse de reptile. Mettons, quatre. Quiriny ? Ah, lui c’est quelque chose. Avec le docte poste d’universitaire qu’il occupe et le nombre de prix reçus, il doit bien s’y connaître, en dépit de ses incartades incorrectes. Mettons cinq. »

Je m’amusais ainsi une partie de ce qu’il restait de soirée sans m’empêcher de confronter mes idées à d’épineux problèmes. Ainsi pourrait-on croire que Tesson ne sût ramper, n’en eût nul besoin, n’ayant ni famille à nourrir, faisant profession de n’être pas matérialiste, mais son goût pour les honneurs, les gros tirages et les apparitions télévisuelles faisait pencher la balance dans l’autre sens. J’évoquais ensuite un ami éditeur sans souplesse, qui faisait preuve depuis longtemps d’une incapacité à la reptation particulièrement écœurante. « Qui publie-t-il ? me demanda mon ami. Plus personne de vivant depuis l’année 2010. – Mettons-lui deux. Nul n’est parfaitement innocent. » Vint enfin de sa part la question que je redoutais : « Et Falcone ?  – Oh, dis-je, il a des circonstances atténuantes…– Ils en ont tous. – Il avait des enfants à faire vivre… – Ce n’est pas une raison. – Il pensait avoir un talent à faire fructifier…  – Ils le pensent tous. – Il n’a pas tant rampé, posai-je timidement. – Comment a-t-il été édité ? –  …le talent », essayai-je. Sans pitié, mon ami hurla un grand rire sardonique : « Sept ! Il peut encore s’assouplir. Peut-être alors arrivera-t-il quelque part. »

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