Une part de mystère persiste autour de vous, malgré votre récent succès. Qui est vraiment Tyler Ballgame ?
Tyler Ballgame est un masque, un mélange de tous mes héros et de l’archétype du chanteur de rock. C’est aussi une réflexion sur l’illusion de l’identité, une version plus intense de moi-même.
À quoi ressemblait votre vie avant que le premier disque sorte ? Est-ce que vous travailliez déjà à ce projet, ou s’est-il construit petit à petit ?
Pendant longtemps, je n’avais pas beaucoup de perspectives, je doutais de mon avenir créatif, j’écrivais et j’enregistrais surtout pour moi. Je faisais différents boulots et je jouais dans des bars le soir. Ce n’est qu’en arrivant à Los Angeles et en m’y mettant vraiment que j’ai trouvé les meilleures personnes auxquelles m’associer pour créer la meilleure musique possible.
Quand vous écriviez ces chansons, dans quel état émotionnel étiez-vous ?
Cette période a été celle de l’improvisation et du hasard. J’ai rencontré Jonathan Rado, mon producteur, et je n’avais qu’un mois pour écrire toutes ces nouvelles chansons. Je pense que cette contrainte m’a aidé à ne pas trop me poser de questions et à écrire simplement ce qui venait. Et puis je tombais amoureux pour la première fois, dans une situation assez complexe, donc j’ai pu extraire de cette période un tas d’émotions et d’expériences nourrissantes.
Comment votre collaboration avec Jonathan Rado a-t-elle commencé ? Qu’est-ce qu’il a compris dans votre son que d’autres n’avaient peut-être pas perçu ?
Il m’a découvert grâce à une story Instagram de Ryan Pollie et m’a invité chez lui par la suite. On s’est tout de suite bien entendus, et il m’a rapidement proposé de faire un disque. Les sonorités qu’il obtient sont d’un niveau bien au-dessus de ce que j’avais l’habitude de faire, et il a vraiment mis mes chansons en valeur. C’est un génie musical, mais très discret, donc travailler avec lui est un vrai bonheur simple dont on extrait des choses merveilleuses.
Il y a quelque chose d’intemporel dans votre voix — on pense à Roy Orbison, Elvis, Harry Nilsson, voire Jim Morrison — mais sans effet nostalgique. Quels disques vous ont marqué en grandissant ?
J’aime les classiques de la pop et du rock. Je ne fais pas une musique révolutionnaire. J’ai le goût des mélodies, des structures harmonieuses. Je pense à Everclear, aux Beatles, The Who, Neutral Milk Hotel, Joanna Newsom, Fleet Foxes, Nick Drake, Belle and Sebastian, Elliott Smith, Krill, Frankie Cosmos, Alex G, et les bandes originales de Wes Anderson.
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Vous vous sentez proche d’une scène actuelle, ou plutôt à part ?
J’ai plutôt l’impression de faire ce que je dois faire, de faire avec ce que j’ai en moi, et que les chansons sortent de moi, que je le veuille ou non. À vrai dire, il y a très peu d’artistes actuels qui m’intéressent vraiment. Je me sens éloigné de mon époque et de la musique qui en découle. Écouter la radio m’est souvent pénible. En revanche, j’adore la communauté qui est en lien avec l’Est de Los Angeles, je m’en sens proche et lié.
Avec l’attention qui grandit autour du disque, comment vous vivez cette visibilité ? Est-ce que ça change votre manière de faire de la musique ?
Je suis très reconnaissant que de plus en plus de gens écoutent le disque — c’est ce que j’ai toujours voulu, au fond, sans jamais vraiment le dire. Mais le mieux reste de faire de la musique et de jouer sur scène. Les concerts restent ce qui m’excite le plus. Le reste me paraît assez artificiel, et sans doute pas très bon pour ma santé mentale.
Vous partez en tournée européenne au printemps prochain. À quoi vont ressembler vos concerts ? Et que représente l’Europe pour vous en tant qu’artiste américain ?
J’espère que le public chantera les chansons, et pouvoir observer une foule qui retire de la joie grâce à ma musique. L’Europe, c’est le Vieux Monde, un mythe étonnant pour les Américains, un public presque exotique, à vrai dire. Il y a quelque chose de très romantique dans le fait que ma musique m’emmène un peu partout. Je dois avouer que j’ai encore du mal à y croire, tout est allé si vite. Ma vie a changé, il faut bien le dire, en peu de temps.
Que prévoyez-vous et comment imaginez-vous l’avenir ?
Je dois continuer à faire une musique qui m’enthousiasme et à donner des concerts forts, puissants, émotionnels. J’aimerais que cela évolue vers une vie un peu plus stable, aussi, ce qui n’a jamais été facile pour moi. Pouvoir me fixer quelque part, trouver un lieu où vivre, avancer humainement et peut-être fonder une famille. Mais pour l’instant, je me sens bien à travailler intensément et à donner du plaisir aux gens grâce à ma musique. La suite, nous verrons !
FOR THE FIRST TIME, AGAIN
Tyler Ballgame, Rough Trade Records, CD 11,99€
Les crooners sont de retour. Alex Turner des Arctic Monkeys l’est devenu sur le tard ; Father John Misty explose dans le registre ; Brigitte Calls Me Baby rend hommage autant à Morrissey (qui est, en quelque sorte, un crooner lyrique) qu’à Roy Orbison et Elvis Presley. Tyler Ballgame s’ajoute désormais à cette liste prestigieuse. Produit par l’un des producteurs les plus intéressants du moment (Jonathan Rado), For The First Time, Again est un album parfait de A à Z. Rien à jeter, tout y est délicieux. Question composition, aucune révolution : d’un classicisme parfait. On pense à un Tobias Jesso Jr. (qui lui-même nous faisait penser à Harry Nilsson et Randy Newman et au meilleur des débuts d’Elton John) qui aurait une voix beaucoup plus impressionnante. De ce côté-là, Tyler Ballgame sait être doux autant que rageur, descendre dans des bas caverneux et monter vers des sommets de ténor. Si les chansons de ce genre ne manquent finalement pas, la singularité vocale de cet artiste fait la différence. Et pas des moindres.





