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Garréta : les bons DJs font-ils forcément de mauvais écrivains ? Non

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16 avril 2026

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Vous n’aimez pas danser, vous n’allez pas en boîte, vous n’aimez pas les boules à facettes, ni les infrabasses, ni le vacarme, ni les gens qui se trémoussent, et vous pensez qu’on ne pourra jamais faire de la littérature avec des ingrédients pareils. Je le pensais aussi, et c’est une erreur. D’abord, on en a déjà fait : Anne F. Garréta avait mis en scène le premier (paraît-il, il y a peut-être des antécédents) personnage de DJ de la littérature française dans un roman expérimental intitulé Sphinx, en 1986, environné aujourd’hui d’une petite aura de livre-culte (il reparaîtra en juin, dans « l’Imaginaire »). Ensuite, on en fait toujours : la même Anne F. Garréta publie aujourd’hui DJ. Portrait de l’artiste en animale nocturne, souvenirs des grandes heures de sa jeunesse, au début des années 1980, quand, étudiante âgée de vingt ans, elle a exercé le noble métier de DJ dans une boîte lesbienne de la rue du Vieux-Colombier, le Katmandou.

Lire aussi : « Juste une illusion » : mémoire truquée

Le fait qu’un demi-siècle ait coulé là-dessus, que les années 1980 sont aujourd’hui une sorte de préhistoire un peu mythique, avec ses images floues et ses noms antédiluviens (le Palace, Pacadis, la mitterrandie commençante, etc.), confère à l’exercice un côté modianesque, comme l’archéologie d’une civilisation disparue. On a l’impression de regarder un film d’époque, avec le grain particulier de l’image, les sourires candides des figurants, entièrement présents à l’instant, et de reconstituer le temps perdu, sorte d’âge d’innocence. Cette résurrection, dit l’auteure, tient du défi, car le monde dont elle parle, la nuit, les marges, ne laisse pas de traces exploitables : les noms sont d’emprunt, les identités, souvent truquées, les archives, quasi inexistantes. Restent la mémoire, pour autant qu’on puisse s’y fier, et les documents personnels gardés de l’époque, carnets, photos, glissés dans le texte comme des stèles mémorielles. L’une des singularités du récit tient à la distance un peu ironique de l’auteur vis-à-vis de ces années de jeunesse, d’aventures et d’érotisme. Elle les reconstitue avec une précision maniaque, sans paraître les regretter ; c’est une célébration, dépourvue de nostalgie.

Une partie du texte étant consacrée à l’art du DJ, enchaîner les morceaux sans cassure, la construction du livre se devait d’être irréprochable ; elle l’est, jusque dans les alternances de paragraphes brefs et moyens, de fragments juxtaposés et de chapitres plus longs. Quant à la phrase, elle ondule avec une élégance nonchalante, et parfois un peu d’audace (déhanchements, changements soudains du rythme). Le parallèle avec la danse est trop tentant pour n’être pas fait, Garréta le revendique. « J’ai dansé avec, et vu danser beaucoup d’écrivains. Ils, elles dansent comme ils, elles écrivent. Ou plutôt, écrivent comme ils, ellvves dansent ou ne dansent pas, n’osent pas danser. » Pas de doute, elle danse bien.

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