FLASH FINAL
BLANCHEUR, Jon Fosse, Christian Bourgois, 80 p., 14 €
Après son ambitieuse Septologie en trois volumes, Jon Fosse, le prix Nobel de littérature 2023, nous offre une simple novella, pure, radicale, éclatante. Exploitant toujours cette même pâte de langage comme mâchée sans cesse par un narrateur en proie à une crise, ce style fait d’oralité suffocante et qui finit par transir le lecteur, Fosse nous mène dans la dérive d’un homme venant d’abandonner sa voiture enlisée en lisière d’une forêt après avoir roulé sans but. Il se met à neiger et le narrateur se perd dans un paysage minimaliste rappelant le début du poème de Dante. Une blancheur divine apparaît, puis ses parents, mais ce glissement dans le fantastique théologique est assumé avec un réalisme qu’on n’avait jamais lu ailleurs et sa perception oscille sans cesse entre le trivial, le néant et le divin. Le Beckett converti du Nord nous surprend à nouveau avec ce livre-performance d’une remarquable audace. On ne vous aura jamais emporté aussi loin en si peu de pages. Romaric Sangars
FABLE FUTURISTE
LES RECYCLÉS, Georges-Olivier Chateaureynaud, Grasset, 186 p., 19 €
Un jour, vous vous retrouvez sur le trottoir. Un camion vous récupère et vous stocke, en attendant que vous soyez mis en vitrine. Les badauds vous observent, peut-être vous prendront-ils avec eux. Vous serez recyclé, comme une vieille nippe. Tel est le scénario de cette fable signée Chateaureynaud, qui raconte les aventures d’un recyclé nommé Nivôse, prof de latin à la retraite. Signe particulier : il s’est offert lui-même au recyclage, pour changer d’horizon, comme une alternative au suicide… La bonne idée du roman, c’est de ne pas en faire des tonnes sur l’aspect moral ou social du recyclage humain, appréhendé comme allant de soi, et de l’évacuer plutôt à l’arrière-plan de ce qui apparaît en quelque sorte comme un conte amoureux mélancolique, où l’on voit le pauvre Nivôse être adopté successivement par deux femmes célibataires, aux fins d’usage intime qu’on devine. Autre bonne idée, avoir empaqueté le tout dans un format bref, à la limite de la longue nouvelle, ce qui conserve au récit son mystère et son charme. Bernard Quiriny
ROULEZ JEUNESSE !
EMBRAYE LOUISE, Clara Boussion, L’Arpenteur, 132 p., 16 €
Clara Boussion est l’une des belles découvertes de cette rentrée d’hiver, la trentenaire bordelaise nous offrant un premier roman au charme fou qui expose le démarrage dans l’existence d’une jeune femme de vingt ans venant d’avoir son permis. Les pérégrinations de son personnage, Louise, relèvent davantage d’une douce errance en quête de soi que d’une course évidente et les chapitres composent un panorama impressionniste de ce quotidien critique, flou mais excitant, d’une personne de son âge et de sa génération, entre village de naissance et collocation à Bordeaux, vacances, petits boulots, soirées, études, manifs, mais aussi rêves nocturnes, doutes, dragues subies ou non osées, et considérations dans le tram. Sensible, juste et envoûtant, le texte bénéficie de belles trouvailles formelles avec suspens de la ponctuation, transcription des échos ou parasitage par le fond sonore, mais surtout une ultra-subjectivité féconde. Ainsi, montrant Louise qui se cherche, Clara Boussion se trouve une voix singulière. RS
POLAR SERBE
La marque de Caïn, Kecmanovic & Stojiljkovic, Noir sur Blanc, 252 p., 23 €
Les écrivains serbes Vladimir Kecmanovic (rien à voir avec le tennisman) et Dejan Stojiljkovic ont écrit à deux mains (quatre, c’est pour les pianistes) ce polar historique de belle tenue qui met en scène un héros national : Ivo Andric, écrivain, prix Nobel 1961, fort par ailleurs d’une carrière de diplomate. Andric est d’ailleurs ambassadeur en Allemagne en 1939, quand tout s’embrase. Ces mois berlinois servent de cadre au roman : les auteurs imaginent les efforts d’Andric pour procurer à son pays du matériel militaire, ses rencontres avec les dignitaires nazis (la scène d’ouverture, chez le Führer, est impressionnante), et l’enquête personnelle qu’il mène sur un certain Stefan Kreisky, poète (fictif) bosniaque pro-nazi, tombé en disgrâce… Le scénario est embrouillé à point, la narration, rythmée, l’action, trépidante, le dosage idéal entre l’aspect historique (l’Europe bascule) et l’aspect littéraire (Andric mijote La Cour maudite, son futur chef-d’œuvre). BQ
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LE RETOUR D’ARTHUR
LA TERRE OU LES ILLUSIONS RETROUVÉES, Bertrand Duguet, Baribal, 200 p., 20 €
Alors qu’elle vient d’être emportée par la maladie, un homme récapitule les beautés de son épouse et les splendeurs d’un amour trentenaire. Le style de Morales lui permet tout, en tout cas cet exercice délicat qui pourrait verser soit dans une élégie trop stridente soit dans un catalogue rébarbatif, mais qui se tient ici sur une ligne tendue d’émotion gainée dans d’éclatantes formules. « Le hasard nous avait fait naître dans une période charnière, entre la fin de l’embellie consumériste et le début des protocoles sanitaires, où les branleurs, tape-à-l’œil par manque d’assurance, et les filles bronzées tentaient de se rapprocher sans manuel éthique. » Portrait de la femme aimée, de son impact sur l’auteur, rappel d’un amour éclatant, évocation de ses panoramas culturels ou géographiques, drame de la maladie et de la mort, toutes ces dimensions sont évoquées de manière mélangée, comme dans une confusion éblouie au long d’une route que l’auteur emprunte pour fuir en vain cela même qu’il reconstitue. Singulier, sublime et poignant. Sylvain de Mullenheim
TENSION RUSSE
OPÉRATION COMBINÉE, Mikhaïl Chevelev, Gallimard, 144 p., 19 €
Ce petit roman de politique-fiction de Chevelev est admirablement composé et aiguisé dans le sens du suspens. En passant du point de vue d’un père otage en Russie à celui de son fils réfugié à New York avec sa famille, l’écrivain joue sur l’alternance et la partialité des perspectives pour exaspérer la tension. Des agents russes interceptent le fils pour lui proposer une mission à Moscou au terme de laquelle son père, détenu pour éviter la publication des documents compromettants que possède sa femme, pourrait retrouver les siens. Dans une atmosphère de fin-de-règne maffieux et apocalyptique qui formule une satire implacable de la Russie poutinienne en particulier et post-soviétique en général, Chevelev enchaîne des rouages machiavéliques dans une redoutable accélération. Dommage que la forme, sans être faible, demeure limitée à des dialogues et des mises en situation, si bien qu’on finit par rêver de la série parfaite qu’on pourrait tirer d’un livre dont le potentiel narratif exceptionnel se gâche dans des moyens si pauvres. RS
ENVOL RATÉ
MON NOM EST PERSONNE, Matthieu Mégevand, Christian Bourgois, 266 p., 19€
Alberto Cairo, Ricardo Reis, Alvaro de Campos : trois des plus célèbres hétéronymes de Fernando Pessoa, le poète démultiplié. « Bien entendu, écrit-il en 1935, j’ignore si c’est eux, réellement, qui n’ont pas existé, ou bien si c’est moi qui n’existe pas », une citation judicieusement mise en épigraphe par Matthieu Mégevand dans ce roman où il se propose, tout bonnement, d’imaginer la vie de ces personnages, à partir des indices fournis par Pessoa et des poèmes qu’ils sont supposés avoir écrits. La démarche est drôle, ingénieuse, avec un côté borgésien (trompe-l’œil, miroirs, inversion du réel et du fictif) qui ne peut que plaire, et une dimension d’hommage à un artiste supérieur qui inscrit ce roman dans la série des précédents de l’auteur (sur Lautrec, Gilbert-Lecomte et Mozart). Le ton et l’écriture tout – trop – en retenue donnent cependant aux récits un aspect un peu terne, qui fait retomber l’excitation, passées les premières pages. BQ
??MESSE SOUS ACIDE
LA BAPTISTE, Cécile Delacoudre, Le Dilettante, 252 p., 22 €
Dieu soit loué : les DJ-romancières ne se limitent pas à l’impayable Rebeka Warrior et à sa rédaction de collégienne sur le deuil. La Baptiste prouve, comme le dernier libre d’Anne F. Garréta, qu’on peut être une femme, venir de la scène techno, et écrire d’excellents romans. Dans un style chiadé qui convoque aussi bien l’argot moderne que les citations de Pline l’Ancien ou les références savantes aux Évangiles, Cécile Delacoudre dresse le portrait halluciné d’Anastasie, artiste techno qui se bat contre une polytoxicomanie de plus en plus envahissante, une parentalité forcément empêchée et surtout une tentation mystique qui la handicape autant qu’elle la transfigure. Si le parallèle entre la transe provoquée par les beats et le vertige de l’épiphanie peut sembler simpliste au premier abord, la romancière évite soigneusement les clichés et portraitise notre époque avec justesse : une époque incapable de choisir entre le caniveau et les étoiles, entre la kétamine et la révélation chrétienne. C’est drôle, c’est abrupt et c’est beau. Marc Obregon
MARTINE FAIT UN BURN OUT
BRÛLER GRAND, Juliette Oury, L’Observatoire, 266 p., 21 €
Si vous avez toujours voulu mettre la main sur l’équivalent romanesque d’un téléfilm France 2, ne cherchez plus : Brûler Grand est fait pour vous. Déjà son titre sonnant comme un mantra publicitaire nous avait préparés au pire… Et le pire est venu : avec cette histoire lénifiante qui raconte comment Émilie, magistrate au grand cœur, se sort du burn-out grâce à une thérapie collective, on atteint peut-être les sommets de la littérature Femme Actuelle. Il n’y a pas de mauvais sujet de roman, peut-être, mais il y a des mauvais choix d’écriture : avec son style heurté, ces phrases sujet-verbe-complément qui voudraient sans doute évoquer la saturation mentale de son héroïne mais qui ne font que vous enliser dans une torpeur somnifère, Juliette Oury – ancienne haute fonctionnaire du ministère de la Santé – confirme qu’on devrait laisser aux littérateurs le soin de faire de la littérature. Et qu’un roman ne s’écrit pas comme un retour d’expérience. Marc Obregon





