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Éditorial d’Arthur de Watrigant : Printemps de façade

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Publié le

7 mai 2026

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« Vous pourrez pondre tous les programmes du monde, rivaliser de promesses et d’idées en jurant la main sur le cœur ou brandir des tableaux Excel, sans enfants, nous ne serons bientôt plus qu’un souvenir. » Éditorial du numéro 97.
© L'Incorrect

Il y a, dans le mois de mai, une grâce française. Non pas celle éclatante de l’été, qui se donne tout entière et finit souvent par se dissiper dans sa propre profusion, mais une grâce plus retenue. Les soirs s’allongent sans peser encore, les premiers rayons de soleil vous rehaussent l’extrémité des lèvres tandis que les rétines scintillent devant les robes encore froissées par le placard hivernal. La lumière s’attarde sur les façades sans vulgarité et les arbres redéploient leur majesté. Soudain, le pays se remet à respirer. La France n’est pas seulement un territoire, ni simplement une histoire, elle est aussi une manière d’accorder les choses. Quelque chose qui relève moins de l’organisation que de la composition. Mais cette justesse des lieux contraste avec le désordre des âmes. Comme si le pays retrouvait, le temps de quelques semaines, une forme de présence à lui-même, tandis que nous demeurions en retrait, incapables de répondre à ce qui nous était offert. Les paysages tiennent bon. Les vieux centres aussi, malgré l’enlaidissement, malgré l’incurie, malgré la fatigue générale. Une douceur persiste mais la vie commune, elle, paraît défaite. La France demeure visible alors même qu’elle devient, intérieurement, de moins en moins habitable.

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Le printemps est arrivé mais c’est celui de 2027 qui est en ligne de mire. Les candidats rangés sur la ligne de départ portent leur storytelling en bandoulière. « Les combats politiques que je mène ne sortent pas de nulle part, ils viennent de mon vécu. Le quotidien de ma mère pour nous élever seule, le harcèlement scolaire que j’ai subi adolescent, les inégalités entre les femmes et les hommes dans le travail vécues par mes sœurs », a expliqué Gabriel Attal la larmichette à l’œil. Son clone, Édouard Philippe, ne se prend pas encore pour Cosette sortie de l’École alsacienne. Il est candidat depuis aussi longtemps que Xavier Bertrand. De quoi, on ne sait pas encore. À sa droite, Jordan Bardella parade dans la presse people une princesse au bras, plus instagrammeuse que Grace Kelly, tandis qu’à sa gauche Jean-Luc Mélenchon harangue ses mercenaires le couteau entre les dents. Restent les partis fossilisés vidés d’électeurs mais forts encore de symbolique. François Hollande, la cravate toujours de traviole, a sorti sa calculette. Bruno Retailleau, quant à lui, tente d’éviter les pièges à ours posés par Copé & cie. Les voici réduits à faire pencher la balançoire d’un côté. Tous veulent occuper le pouvoir, bien peu brûlent d’envie d’habiter la France.

Le mal est profond : héritiers d’un pays formé par des siècles de patience, de hiérarchies, d’usages, de limites et de fidélités, nous vivons comme si cet héritage allait de soi, comme s’il pouvait subsister sans les vertus qui l’ont fait naître. Or rien ne subsiste longtemps sans la morale qui lui correspond. La modernité se flatte d’avoir libéré l’individu de toutes ses attaches. Le résultat est sous nos yeux : un homme mobile mais seul, autonome mais démuni, plus libre de choisir sa vie mais incapable de savoir au nom de quoi la conduire. Un paysage n’est pas seulement une géographie ; c’est une civilisation devenue visible qui nécessite une discipline du regard et une modestie devant les choses. Bref, cela suppose un peuple qui ne vit pas que pour sa gueule. Mais ce peuple ne fait plus d’enfants. Il administre mais ne transmet plus grand-chose. Le mois de mai ne sauvera rien. Il rappelle simplement, avec une douceur souveraine, que la beauté d’un pays survit à l’indignité des Hommes. Vous pourrez pondre tous les programmes du monde, rivaliser de promesses et d’idées en jurant la main sur le cœur ou brandir des tableaux Excel, sans enfants, nous ne serons bientôt plus qu’un souvenir.


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