Comment qualifier la relation entre la France et l’Algérie ?
Boualem Sansal : Elle est schizophrénique. Elle relève vraiment de la pathologie. Le régime algérien se cherche, il n’arrive ni à se définir ni à fixer une façon de gouverner. C’est l’improvisation permanente. Depuis quelques années, le régime est dans un état de désorientation totale. La guerre civile les arrangeait bien car elle permettait de maîtriser, de gérer de manière militaire. Une fois la paix revenue, ils ne savent plus comment gérer. C’est la fuite en avant sur tous les plans. Quant à la France, elle ne sait plus comment se comporter avec l’Algérie. Et ce, depuis l’indépendance. Elle pensait sincèrement, une fois la guerre terminée, construire une nouvelle histoire avec l’Algérie. Mais c’est une dictature qui s’est installée ; or l’organisation et le fonctionnement d’un pays nécessitent un minimum de liberté. Vivre dans la peur et attendre les ordres empêche d’agir. J’étais haut-fonctionnaire en Algérie, mais en réalité, je vivais dans la clandestinité.
Pierre Vermeren : Je vous invite à lire Poste restante : Alger, que Boualem Sansal a publié en 2006. C’est une très belle adresse d’un écrivain à ses concitoyens, bien plus qu’à ses autorités en réalité. Il explique le cadre idéologique dans lequel fonctionne l’Algérie, et par voie de conséquence, pour répondre à votre question, la relation franco-algérienne qui est complètement déséquilibrée et pathologique. L’État algérien, c’est d’abord un discours. C’est une armée et une police bien sûr, mais c’est un discours. L’Algérie vit sur les « constantes nationales », comme Boualem Sansal l’explique, auxquelles les Algériens doivent se soumettre, ainsi que les immigrés en Europe, et au bout du compte les autorités françaises ! Un exemple : le million et demi de martyrs qu’aurait fait la guerre d’Algérie. C’est un chiffre politique, idéologique, et je le comprends très bien ; sauf que si on veut faire de l’histoire, il faut oublier l’idéologie et regarder les archives. Or pour l’essentiel, les archives en Algérie sont fermées. L’Histoire nationale en Algérie, qui est sacrée, est écrite par des instances militaires.
Boualem Sansal : Elle se lit comme le Coran.
Pierre Vermeren : Le problème c’est que la France traite cette histoire sacrée avec ses outils or, il n’y a pas de sacré en France. Il y a une histoire faite par des historiens, certes avec de l’idéologie et de la politique, mais pas de sacralité. Le déséquilibre vient aussi de là. On crée une commission d’historiens pour faire un travail en commun, mais si les archives sont ouvertes en France, celles du FLN et de l’ALN (Armée de Libération Nationale) ne le sont pas en Algérie. Et pourtant on persiste à faire comme si, avec de ce fait des incompréhensions sur les mots, sur les enjeux et sur les termes. Sur les émeutes de Sétif et Guelma, selon les historiens parfaitement recommandables l’estimation du nombre de morts est de huit mille, amis pour le régime algérien il est de quarante-cinq mille ou plus, et c’est un génocide. Le discours ne bouge pas, il assène ses « vérités » sacralisées et la France essaye de le contourner, mais elle n’y arrive pas.
Comment expliquer la position de la France entre la déclaration de crimes contre l’humanité d’Emmanuel Macron ou le déplacement de la ministre française déléguée aux armées et aux anciens combattants le 8 mai dernier justement à Sétif ?
Boualem Sansal : Je pense qu’il ne faut pas regarder au jour le jour. Il faut s’inscrire dans la durée. Il y a la dictature militaire, la dictature religieuse et la dictature des traditions. L’Algérie est sur des rails rigides et on ne peut pas manœuvrer ce train. Il peut avancer, reculer ou stagner. C’est tout. La France est un pays démocratique, elle peut bouger dans toutes les directions, parfois pas forcément les bonnes, mais elle peut bouger. Pas le régime algérien. Il faut qu’il tombe. Depuis vingt-cinq ans je le répète : arrêtez de penser qu’on peut faire des choses ensemble. Ce n’est pas vrai, sinon du commerce. Tout le reste est assis sur un socle idéologique intouchable.
Vous parlez du socle idéologique, mais est-ce celui du régime ou de la société ?
Boualem Sansal : C’est la grande question justement. Je pense que le véritable socle idéologique est l’islam. Ensuite il se décline de différentes façons, mais c’est le socle. C’est le problème de tous les pays musulmans. Ils sont confrontés à un monde qui bouge tout le temps. Tous les trente ans, le paradigme bouge en Occident, en Europe. Mais pas en Algérie. C’est une ligne droite. Si on ne repense pas l’islam pour le mettre, en retrait de la société, ça ne marchera pas. Tout le reste est du baratin.
Pierre Vermeren : C’est pourquoi les Français ne comprennent pas. Ils connaissaient bien la société musulmane à l’époque coloniale. Mais c’est fini : leurs connaissances subsistantes sont datées. On a oublié en France les ministres de Guy Mollet ou ceux de de Gaulle, cela paraît si lointain ! Et il faudrait que l’Algérie soit la seule tranche d’histoire du xxe siècle constamment active, comme si le peuple algérien vivait au rythme de la colonisation française. C’est faux et c’est une illusion ! La société algérienne vit au xxie siècle, comme la nôtre. Si l’on ajoute à cela qu’il y a en France trop peu d’experts en langues berbères, en arabe maghrébin ou en islamologie, nos gouvernants ne connaissent plus le Maghreb. On n’enseigne pas l’histoire coloniale française à Science Po ou à l’ENA, ni l’histoire des sociétés islamiques. Nous sommes dirigés par des gens de bonne volonté mais ignorants en ces matières, et qui de surcroît ne savent pas ce qu’est le sacré. Ainsi se font-ils balader par plus malin qu’eux. J’ajoute que les élites françaises ont construit un mythe parce que leur projet politique colonial et universaliste a échoué. Nos élites dirigeantes qui rêvaient d’une nation franco-algérienne ont vu leur rêve englouti. Depuis ils courent après le mirage perdu, dont l’immigration est une sorte de succédané. Ils aimeraient que ce soit différent, reprendre tout à zéro et qu’on puisse écrire l’Histoire ensemble. Mais c’est fini. Les Algériens ne le veulent pas, et le régime algérien éteint la francophonie petit à petit. Donc, vous avez d’un côté un régime qui fonctionne selon ses choix idéologiques islamiques et arabistes, mais qui peut par ailleurs très bien s’entendre avec les États-Unis, la Russie, la Chine ou la Turquie. Et en face de lui, la France qui poursuit ses chimères et ses rêves datés. Tout cela nous revient à la figure.
Au-delà des chimères, sommes-nous dépendants de l’Algérie sur des réalités très concrètes comme le gaz, la crainte d’une « rue arabe » en France, le narcotrafic ou le terrorisme ?
Boualem Sansal : Il n’y a aucune obligation. Un pays coopère si des opportunités existent comme c’est le cas entre l’Algérie et l’Italie aujourd’hui depuis la fermeture des gazoducs russes et du rapprochement de l’Espagne avec le Maroc. L’économie, d’une manière générale, est opportuniste. Même avec le pire des régimes on trouve toujours un moyen de coopérer économiquement. Le problème, c’est que la France, pendant longtemps, a regardé l’Algérie avec un certain paternalisme. Mais le rapport de force s’est inversé. C’est la France qui est inquiète avec l’immigration et l’islam qui s’installent. Et ce n’est plus un islam importé. Il se développe depuis des familles françaises. Toutes les lignes bougent, qu’elles soient culturelles, politiques ou philosophiques. Et il y a cette idée qui voudrait que si on se rapprochait des Algériens, on pourrait gérer ensemble. Mais ce n’est plus possible. La diaspora algérienne qui pendant longtemps dépendait et obéissait au pouvoir central s’est autonomisée. Elle est française à 100 %. Le problème est en France, ce sont les prémices d’un État dans l’État. Et inversement, le régime algérien craint aussi cette diaspora qui se dilue dans la société française, et cet islam qui se transforme. L’islam de France inquiète énormément les pays musulmans qui s’en sentent propriétaires. Pour eux, c’est leur religion. Ils voient de l’autre côté de la mer un islam très mystérieux. Et de manière générale, les Algériens se méfient beaucoup de cette diaspora. Jusqu’à une date récente, ils étaient heureux de les accueillir. Aujourd’hui, ils ne veulent plus d’eux.
Pourquoi ?
Pierre Vermeren : Ils sont accusés d’introduire de l’insécurité et des mauvaises manières.
Boualem Sansal : Oui, leurs comportements choquent beaucoup. En Algérie, nous sommes plus coincés que les Iraniens.
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Pierre Vermeren : Le gouvernement algérien court derrière son immigration. On le voit à la manière dont ses agents en France traitent les Kabyles, comment ils surveillent les élus franco-algériens, les sportifs, les scientifiques, et tous les binationaux qui ont réussi. Ils sont mis sous surveillance et très contrôlés, mais en même temps, ces agents n’arrivent pas à contrôler la masse. Lors des élections en Algérie, selon Le Canard enchaîné et les renseignements territoriaux, moins de 4 % des Franco-algériens ont participé à l’élection d’Abdelmadjid Tebboune. Cette immigration a complètement décroché du régime algérien. L’Algérie est en revanche un réservoir idéologique : on argue de son algérianité auprès des Français, mais Alger a de moins en moins de prise sur eux. Le paysage franco-algérien est extraordinairement pluriel, alors le régime tente de contrôler une petite frange à son service, et menace les plus dangereux à ses yeux. Quant aux autorités françaises, elles se laissent berner par le discours algérien : d’où vient cette peur de la « rue arabe » qui n’existe pas ?
Par exemple ?
Pierre Vermeren : Prenons le gaz. La dépendance à l’Algérie est faible. Nous lui achetons 8 % de notre consommation. On pourrait l’acheter ailleurs. Donald Trump et le Qatar ne demandent que ça. Les hydrocarbures, c’est d’ailleurs le seul produit exporté par Alger ; les dattes, on peut les acheter en Tunisie ou au Maroc ! L’Algérie ne produit pas pour exporter. En revanche, ils exportent des capitaux, et le gouvernement Tebboune réclame d’ailleurs le rapatriement des biens « détournés ». Les premiers propriétaires étrangers d’immeubles à Paris sont des Algériens. Pas les Algériens du peuple, mais l’élite du régime. Ils possèdent une fortune immobilière considérable en France. Mais notre dépendance n’est cependant pas comparable aux investissements arabes à Londres qui pèsent très lourd sur la désagrégation de la société britannique ; Londres ne peut plus vivre sans ces capitaux arabes. Chez nous, les capitaux maghrébins, beaucoup moins importants, sont concentrés dans l’immobilier, non dans des actifs financiers et stratégiques comme ceux du Golfe. Quant au narcotrafic, s’il y a un milieu très ancien à Paris, à Lyon et surtout à Marseille depuis la guerre d’Algérie – je rappelle que le milieu algérien de Paris a cofinancé la guerre d’Algérie pour le FLN –, les sources de la production ne proviennent pas d’Algérie. Enfin, concernant le terrorisme, les services français ont repris le contrôle perdu il y a dix ans, et la menace me semble plutôt du côté de l’Iran, de la Syrie du Hezbollah que du côté de l’Algérie ou même du Sahel. Ce dernier est une menace pour le sud algérien, les Touaregs, le Mali et le Niger, plus que pour la France à ce stade. Donc, OQTF mises à part, la prétendue dépendance de la France est plus rêvée que réelle.
Qu’est-ce qui a été raté du côté français au moment de l’indépendance algérienne qu’on paye aujourd’hui ?
Pierre Vermeren : Le général de Gaulle est un vrai mystère. Il a à la fois affirmé qu’on ne pourrait jamais continuer à vivre, à se développer, à prospérer et être maître de notre destin en gardant l’Algérie, et qu’elle devait donc accéder à l’indépendance ; et en même temps, il a mené une politique très, très conciliante avec ce pays. Est-ce au nom du pétrole ? Quoi qu’il en soit, il a maintenu et renforcé l’immigration, signé les accords de 1968 et déversé des milliards sur le pays. Un jour, il faudra faire les comptes. Rien qu’entre 1962 et 1969, la France a versé 24 milliards de nouveaux francs à l’Algérie. Et ça continue. Chaque année, la France transfère des milliards d’euros. Peut-être que nous avons voulu compenser. Bien sûr que la France s’est mal comportée en Algérie mais devait-elle payer une rente sans fin ? Et puis les socialistes ont voulu surenchérir encore de Gaulle, parce qu’ils avaient encore plus à se reprocher. Ce sont eux qui ont envoyé le contingent et qui ont donné les pleins pouvoirs à l’armée. Quand Mitterrand est arrivé, il a surenchéri sur l’amitié franco-algérienne. Ainsi, nous sommes le seul pays au monde qui a accepté de payer le gaz (algérien) plus cher que le cours mondial ! Du jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Notre état d’esprit christiano-repentant est très confortable pour les autorités algériennes.
Boualem Sansal : Le gouvernement algérien, depuis l’indépendance, s’est appuyé sur la France comme étant une mère qui l’a abandonné. Au fond, il a une attitude d’enfant gâté : « Vous nous avez colonisés, donc vous devez nous aider. »
Pierre Vermeren : Oui, il y a un droit à l’immigration.
Boualem Sansal : Il y a même un droit à l’affection : « Vous devez nous aimer ! » Au fond, le problème est d’une simplicité biblique : il suffit que le gouvernement français s’exprime clairement. Cela ferait un bien fou à la France, à l’Algérie et à toute l’Afrique.
On aimerait savoir ce que signifierait ce parler-vrai, et c’est ce qui nous permet d’en venir à votre emprisonnement. Tout d’abord, vous qui habitez en Algérie et qui aviez déjà très largement critiqué le gouvernement algérien, pourquoi avez-vous été arrêté maintenant ? Et qu’avez-vous pensé de la réaction française, notamment de l’opposition sur la méthode à adopter envers l’Algérie, avec d’un côté les partisans du rapport de force, et de l’autre ceux qui voulaient ménager le gouvernement algérien ?
Boualem Sansal : En octobre 2024, Macron a décidé de reconnaître la marocanité du Sahara occidental. Par cette déclaration, il a porté un coup terrible au régime algérien, qui a considéré que la France le lâchait au profit du Maroc.
Pierre Vermeren : Surtout que quelques jours après, le Parlement français a voté la fin de l’accord de 68.
Boualem Sansal : Ce fut un tremblement de terre pour le pouvoir algérien. La France rejoignait le Maroc, l’Espagne, l’Allemagne, Israël… Il ne restait plus que le soutien des États-Unis à un pouvoir qui est illégitime et qui passe son temps à courir derrière un peu de légitimité, d’honorabilité. Vous disiez que la France a acheté le pétrole algérien au-dessus du cours du marché, mais je suis sûr que Tebboune donnerait du gaz gratuitement aujourd’hui, en contrepartie d’un peu de reconnaissance pour son régime ! Tout ceci a déclenché des sanctions économiques d’abord, et le développement spectaculaire de l’armée algérienne.
Pierre Vermeren : Ah oui, une armée disproportionnée !
Boualem Sansal : Des ingénieurs en nombre, des équipements dernier cri… Un général de la gendarmerie française disait qu’à côté de la gendarmerie algérienne, nous étions des sauvages ! Jusqu’à une date récente, l’Algérie n’achetait qu’en Russie, donc du matériel un peu déclassé. Maintenant, elle s’est ouverte au marché mondial, et achète en Allemagne, aux États-Unis… L’armée algérienne a fait des progrès extraordinaires, c’est inimaginable ! Pourquoi ? On ne sait pas vraiment. Le régime s’est isolé et à un moment ou à un autre, il va y avoir une guerre, avec le Maroc probablement, derrière lequel se rallieront peut-être la France, les États-Unis, Israël… Enfin, il y a eu aussi des sanctions diplomatiques, notamment le rappel de l’ambassadeur.
Le pouvoir algérien avait besoin d’incarner ce moment. Je crois que j’ai servi à cela, comme Christophe Gleizes et Kamel Daoud aujourd’hui. Ils ne m’ont pas arrêté en tant qu’Algérien…
Pierre Vermeren : Oui, parce que vous aviez déjà dit de quoi vous « faire pendre » 100 fois !
Boualem Sansal : Ils m’ont arrêté en tant que Français. Et là, le gouvernement français est tombé dans le piège. Ils ont réagi de la mauvaise manière. La bonne réaction pour moi, c’était celle de Bruno Retailleau qui a dit : halte ! Malheureusement on l’a lâché sur tout. À un moment donné, il faut signifier qu’il y a une ligne rouge. Mais certains veulent toujours s’accommoder et déplacer cette ligne rouge. Prenez Laurent Nuñez : Tebboune pourrait le recruter en tant que ministre de l’Intérieur ! Il donne des satisfecit au régime tous les matins…
C’est donc Bruno Retailleau qui a eu la parole la plus juste à ce moment-là ?
Boualem Sansal : Oui. Mais ce n’était probablement pas très crédible parce qu’il était seul, et que ça pouvait servir à l’extrême droite.
Pierre Vermeren : En plus, le président de la République lui a enlevé ce qui, normalement, relève des pouvoirs du ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire les visas, dont ceux des étudiants. À partir du moment où il ne peut pas contrôler les visas, il ne peut pas contrôler les flux et donc il ne peut pas faire son travail de ministre de l’Intérieur. Je pense que c’est une des raisons de son départ.
Ce qui me frappe, c’est que ce tout cela s’opère dans le cadre d’un dialogue qui n’est pas à proprement parler franco-algérien. D’un côté, en Algérie, il y a une seule parole, celle de l’État autoritaire ; mais en France, cette parole est plurielle, ce qui est normal en démocratie. Mais de surcroît nos élites sont profondément divisées. Une partie importante d’entre elles endosse le discours du régime algérien. Personnellement, j’ai été extrêmement choqué quand une journaliste a osé proférer que Boualem Sansal n’était pas un bon écrivain.
C’est une journaliste culture du Monde dans « C ce soir ».
Pierre Vermeren : Le journal aurait dû présenter ses excuses, parce qu’elle dit ce que veut entendre et propage le gouvernement algérien…
Boualem Sansal : C’est repris immédiatement et amplifié en Algérie. Ça passe en boucle à la télé.
Pierre Vermeren : Le Monde – à travers une de ses journalistes – dit que Boualem Sansal n’est pas un écrivain, après l’avoir longtemps encensé à juste titre. Là, il y a un vrai problème, et c’est le problème de la France, parce que nous sommes très divisés sur la position à adopter. Mais de là à endosser le discours du régime algérien, qui est un État autoritaire, militaire, religieux et non démocratique… En France, on a la chance d’être libre, mais savons-nous encore ce que cela signifie ? Ou préférons-nous la servitude volontaire ?
Boualem Sansal : Oui, plus personne n’ose parler.
Pierre Vermeren : Il y a en effet comme un effet de paralysie – quitte à dire des infamies comme celle dont je viens de parler. Et là, vous êtes au cœur de la maladie franco-algérienne.
Quand vous avez été libéré de prison, il y a eu un état de grâce : tout le monde, et heureusement, se réjouissait de votre libération. Mais très rapidement, une partie des élites, et notamment de vos pairs les écrivains, ont eu des mots très violents à votre endroit. Avez-vous été surpris ?
Boualem Sansal : Ce sont des journalistes plutôt que des écrivains. Les écrivains que je rencontre m’ont tous soutenu. Non, c’est une certaine presse : Libération, Le Nouvel Obs, Le Monde, Télérama. On leur a demandé de tenir ce discours. Il y a eu une cabale qui a été organisée contre moi.
Qui a organisé cette cabale ?
Boualem Sansal : C’est dans mon livre.
On ne va pas divulguer votre livre. C’est en effet une certaine presse, plutôt culturelle…
Boualem Sansal : Ce ne sont pas les écrivains, ni les Français, mais juste une partie de la presse. La presse de gauche d’une manière générale.
Pierre Vermeren : Derrière cette cabale, il y a la présidentielle française. Point. En fait, on est passé des affaires franco-algériennes aux affaires franco-françaises. Et il se trouve qu’Alger est un acteur du jeu politique français.
Boualem Sansal : Un acteur déterminant même !
Pierre Vermeren : Les représentants du régime algérien sont très présents à tous les niveaux de la vie politique française. Et pour la présidentielle, Alger est un acteur important depuis très longtemps. Si vous tenez un discours sur l’islamisme, sur l’immigration, sur les visas, sur les étudiants étrangers, etc., vous entrez d’office dans la zone d’intervention et dans la fracturation politique gauche-droite ! Or, comme Boualem Sansal n’a pas sa langue dans sa poche et dit des choses qui fâchent sur l’islam, il est renvoyé à un camp politique, et donc il est proscrit et il y a une cabale. C’est tout. Là, on est dans les affaires franco-françaises. Vous savez, on peut parler très librement de l’islam dans beaucoup de pays musulmans aujourd’hui : en Égypte, au Maroc, un peu moins en Tunisie. Mais ce n’est pas le cas en Algérie et en France !
Boualem Sansal : La loi sur la réconciliation interdit d’ailleurs tout débat sur le sujet.
Pierre Vermeren : Et du coup, en France, on adopte ces tabous algériens. On devrait regarder ce qui se passe en Égypte. Malheureusement, personne ne parle égyptien.
Je reviens sur ce que vous dites : en quoi Alger influence-t-il concrètement la politique ou une élection française ?
Boualem Sansal : Dès qu’il y a un débat qui s’ouvre, sur le voile par exemple, c’est une occasion pour les Algériens d’intervenir. On dénonce le racisme, l’islamophobie, la haine de l’Algérie et des musulmans, et on remonte jusqu’à la colonisation – tout en qualifiant tous ceux qui tiennent un discours déplaisant d’être d’extrême droite. C’est toujours la même méthode, quel que soit le sujet. C’est une propagande qui fonctionne.
Pierre Vermeren : Comme Alger a perdu le contrôle de sa diaspora, elle essaye par ses discours imprécateurs de la récupérer et de se rendre populaire dans la partie la plus militante des milieux indigénistes ou décoloniaux.Les lignes sont complètement brouillées, et je reconnais que c’est très difficile à comprendre. Quand il y avait la guerre civile algérienne dans les années 90, le régime était républicain, et jouait même la carte des Berbères et de différents partis politiques contre l’obscurantisme islamiste. 20 ans après, tout est mélangé. Il y a une espèce de fusion des discours. Et on ne sait plus distinguer le discours du régime algérien du discours des islamistes. Et les islamistes se sont approprié les discours de l’Algérie sur la lutte contre le colonialisme, le génocide, ou le procès de l’Occident. Bref, aujourd’hui, vous avez un magma idéologico-culturel qui est instrumentalisé dans le champ politique français pour essayer de créer un bloc qui ferait barrage à « l’extrême droite ». C’est peut-être une manière pour Alger d’essayer de récupérer cette immigration perdue. Mais ça ne marche pas. En fait, ça marche sur ces thématiques-là, mais une fois qu’il s’agit de voter en Algérie, il n’y a plus personne. Évidemment, une partie de la classe politique et intellectuelle française essaye de récupérer cela, pour des raisons différentes mais évidentes.
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Boualem Sansal : C’est ce que font Mélenchon et La France insoumise. Elle récupère le discours d’Alger pour séduire cette diaspora ultra-nationaliste.
Pierre Vermeren : Et ça tétanise les autorités politiques françaises de centre gauche et de centre droit. Pour ne pas laisser cette jeunesse à Mélenchon ou aux islamistes, elle endosse une partie de ce discours, ou en tout cas ne veut pas l’affronter. Or, la peur est mauvaise gouvernante.
Dernière question, mais pas la plus simple : qu’est-ce qu’il faut faire ? Vous dites qu’il faut tenir un discours de vérité, mais comment faire concrètement ?
Boualem Sansal : Le contexte est extraordinairement favorable, avec l’élection présidentielle à partir de la rentrée. Tous les camps ont été au bout de leur rhétorique. Alger ne peut plus rien faire de plus, sauf à devenir fous…
Pierre Vermeren : À partir du moment où la France est accusée de génocide et d’avoir tué cinq millions de personnes, on ne peut plus aller plus loin. On peut dire dix à la rigueur, mais ça ne change rien.
Boualem Sansal : Ils sont tous au pied du mur. L’élection présidentielle est une occasion formidable de tout mettre sur la table pour de bon : la Convention de 68, l’immigration, etc. Mais qui va oser le faire ? Même le Rassemblement national est un peu en retrait – ils ne veulent pas être les premiers. Si on ne fait pas cet exercice, alors ce sera vraiment très grave pour la France. Le délitement va s’accélérer. On avait même à un moment donné parlé d’une rupture diplomatique, pour une dizaine d’années. Il y a des gens qui considèrent que ce serait une véritable solution…
Pierre Vermeren : Une sorte de moratoire diplomatique.
Boualem Sansal : Exactement, un moratoire qui permettrait à la France de se réapproprier cette question, et qui permettrait à l’Algérie de se ressaisir et de prendre ses problèmes à bras-le-corps au lieu de les mettre sur le dos de l’histoire, de l’ONU, des Juifs, etc. Avec la présidentielle, il y a donc une fenêtre, à partir de septembre jusqu’à l’élection.
Pierre Vermeren : Il y a le temps de la campagne et puis le temps d’après l’élection. Je vous rappelle que de Gaulle a été ramené pour sauver l’Algérie française… Donc la politique, ce n’est pas la vérité, c’est aussi la ruse. On verra bien ce qu’ils diront pendant la campagne, et puis après on verra surtout ce qu’ils feront. Il faudrait une fois pour toutes mettre l’ensemble des dossiers sur la table : la mosquée de Paris, le halal, les imams, les islamistes, la délinquance, les OQTF, la francophonie, les visas, les étudiants, les propriétés de personnalités, la sécu, les faux retraités, les faux-résidents, les ayant-droit qui ne meurent jamais, etc. Et sur chaque dossier,
on doit dire ce que l’on veut. Est-ce qu’il faut, par exemple, que jusqu’à la fin des temps, l’Algérie soit traitée différemment du Maroc et de l’ensemble des pays ? Est-ce normal qu’il y ait un privilège migratoire pour les Algériens ? Ensuite, c’est du donnant-donnant. La diplomatie, c’est uniquement des rapports de force. Tout est question de volonté politique.
La seule chose qui pourrait être nouvelle, c’est de savoir si le Parlement va s’en mêler. À la Toussaint, le Parlement a fait un geste inédit en votant la fin des accords de 68. Sauf que dans le cas de la relation algérienne, c’est le président de la République qui est le patron. Il a donc un rôle considérable. Accepterait-il de se dépouiller d’une partie de ses pouvoirs ? Ce serait bien que ce soit le Parlement, en démocratie, qui traite ce genre de questions d’intérêt général.






