Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi le Brésil parle portugais quand une grande partie de ses voisins parlent espagnol ? On vous a peut-être répondu avec assurance : « Mais enfin, c’est à cause du traité de Tordesillas ! »
Eh bien, en fait… oui et non. Oui, parce que Tordesillas compte. Non, parce que le traité ne dit jamais tout à fait ce qu’on lui fait dire. D’ailleurs, Tordesillas et tout ce qui tourne autour, c’est une véritable pouponnière d’idées reçues.
Petit rappel utile (au cas où) : le 7 juin 1494, à Tordesillas, les représentants des Rois catholiques et du roi Jean II de Portugal s’accordent pour déplacer une ligne de partage déjà esquissée par le pape Alexandre VI en 1493 : désormais, elle passera à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert, départageant les zones de navigation et de conquête revendiquées par les deux couronnes.
Ok, c’est là que j’entends : « Rendez-vous compte, les Espagnols et les Portugais se sont partagé le monde ». Popopop, on va reprendre tout ça, sans monter dans les tours et en évitant les anachronismes.
D’abord, pour contextualiser, un détour par Christophe Colomb s’impose. Il faut avoir en tête que, en 1492, Colomb n’a pas vraiment « découvert l’Amérique » : il pense avoir abordé les marges des Indes – c’est logique, il s’était trompé dans ses calculs (mais ça c’est une autre histoire). Le nom « America » ne vient d’ailleurs qu’en 1507, sur le planisphère de Waldseemüller, en hommage à Amerigo Vespucci ; il circule ensuite chez d’autres cartographes, avant que Mercator ne l’applique en 1538 aux deux masses continentales, nord et sud.
En 1494, à Tordesillas, donc, l’Amérique n’est pas censée exister pour les protagonistes et on négocie dans le brouillard des « Indes ». Colomb lui-même meurt en 1506 en maintenant l’hypothèse des Indes, sans avoir reconnu qu’il avait ouvert aux Européens l’accès à un continent inconnu. Son erreur n’est pas un détail : c’est une méprise aux conséquences majeures.
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Autre élément de contextualisation : la rivalité ancienne entre Portugal et Castille. Dès 1479, le traité d’Alcáçovas-Toledo avait déjà réparti leurs ambitions atlantiques : les Canaries à la Castille, les routes africaines et insulaires au Portugal. Et le retour de Colomb bouleverse cet équilibre. En 1493, les bulles d’Alexandre VI favorisent les prétentions castillanes ; Jean II proteste. On négocie sec. Le résultat, donc, c’est Tordesillas : un accord bilatéral dans un cadre religieux qui légitime sans décider de tout, et que les autres puissances européennes, France et Angleterre en tête, ne se sont d’ailleurs aucunement senties tenues de respecter, et pour cause.
Le compromis semble simple : une ligne nord-sud à 370 lieues à l’ouest du Cap-Vert. Sur une carte scolaire, c’est magnifique : deux couleurs, un trait, basta. Dans le monde réel, c’est moins confortable. Faute d’horloge marine digne de ce nom, les longitudes restent impossibles à établir avec précision : la ligne existait mieux sur la carte qu’elle n’existait sur l’océan.
Et le problème ne s’arrête pas à Tordesillas ni à l’Atlantique. Plus tard, après le voyage de Magellan-Elcano, la rivalité ibérique rebondit dans le Pacifique, autour des Moluques, les îles aux épices si convoitées et objet du voyage de Magellan. Sont-elles du côté portugais ou castillan ? En 1529, le traité de Saragosse les laisse finalement au Portugal contre compensation financière versée à Charles Quint. Tordesillas n’a donc pas clos le débat : il l’a mondialisé.
Reste le Brésil. Tordesillas ne le « donne » pas au Portugal comme on colorie une carte. En 1494, le Brésil n’existe bien sûr pas comme territoire colonial, ni comme frontière, ni comme État, ni même comme objet géographique européen stabilisé, puisqu’on ne sait pas encore que ces terres font partie d’un continent à part entière. Mais lorsque Pedro Álvares Cabral atteint la côte du futur Brésil en 1500, Lisbonne peut inscrire cette terre de ce que l’on pense encore être « les Indes », dans la zone que le traité lui a ménagée. Tordesillas crée la condition diplomatique d’une Amérique portugaise. Sans cette ligne, la répartition politique et linguistique du continent aurait très probablement été différente.
Voilà pourquoi le Brésil parle aujourd’hui portugais : pas seulement à cause de Tordesillas, mais certainement pas sans lui. Tordesillas n’est donc pas le « partage du monde » que l’on imagine parfois. C’est plus subtil, et plus redoutable : il est le fruit d’une « guerre froide » ibérique menée avec des bulles pontificales, des ambassadeurs, des routes, des cartes, des monopoles et des caravelles, puis prolongée jusqu’au traité de Saragosse. Si une ligne ne fait pas un empire, elle peut décider, en revanche, où un empire commence à se croire légitime.




