Vous dites que le problème de la santé mentale, si prégnant dans la Gen Z, n’est pas tant psychiatrique que moral. Pourquoi ?
L’une des cassures nettes dans les courbes de la santé mentale de la génération Z date de la première moitié de la décennie 2010. Or, c’est précisément à ce moment-là qu’aux États-Unis elle a soudainement commencé à adhérer beaucoup plus vigoureusement à l’affirmation « la vie semble souvent dénuée de sens » dans les sondages. La jeunesse traverse fondamentalement une crise du sens, comme en témoigne le fait qu’ils se disent davantage en quête spirituelle que leurs aînés. De plus, quand on se rend sur le site de l’OMS pour voir comment définir cette « santé mentale », on a une définition qui s’étale sur une page entière, qui mentionne le rôle des inégalités, de l’enseignement, et le qualificatif de « droit fondamental de tout être humain » ne nous aide pas plus. Ce qui se présente initialement comme une tentative respectable de ne pas avoir une définition trop restreinte de la santé mentale s’est muée en une absorption de ce qui aurait jadis été appelé « la vie bonne », « la politique » au sens noble, ou « la vie de la cité ».
Parmi les causes que vous identifiez, il y a « l’effondrement de l’avenir ». Comment le progrès s’est-il retourné contre ses promesses de lendemains qui chantent ?
On pourrait dire que le positivisme moderne n’avait d’une certaine façon pas vraiment besoin de « foi » pour se projeter dans l’avenir ; il lui paraissait scientifiquement incontestable que les progrès des différents domaines se renforceraient mutuellement et que l’on irait vers le mieux, comme il suffirait de prolonger des courbes statistiques. Avec le xxe siècle, tout a changé pour la modernité, car le progrès technique s’est mis à divorcer brusquement avec le progrès moral. Les 53 millions d’obus lâchés en dix mois lors de la bataille de Verdun ou les bombes atomiques ont laissé des traces. Désormais, l’avenir est quasiment devenu une non-catégorie ; il s’est « effondré », dans la mesure où il est difficile de s’y projeter étant donné l’accélération du monde. À quoi ressemblera la situation géopolitique dans six mois avec Trump ? À quoi ressemblera le marché de l’emploi dans deux ans avec l’IA ? Nous baignons dans le rétrécissement constant de nos pronostics plausibles, dans une certitude de l’incertitude. Le fait que cette dynamique n’épargne pas les courants progressistes témoigne de son ampleur. On pourrait dire que pour le progressisme, « demain, c’était mieux avant ». Il se considère désormais moins conquérant que bientôt conquis. Il se crispe dans une posture foncièrement tournée vers le passé, et même défensive, ou fataliste, avec l’idée implicite qu’un « backlash conservateur » voire une « vague réactionnaire » seraient sur le point d’éradiquer des décennies de lutte. On le voit au fait de médailler des cadavres morts depuis un siècle, de rejouer des combats sociétaux ancestraux gagnés d’avance, ou quand un ancien Premier ministre défend une proposition de loi de « non-régression sociétale » pour « préserver » les droits obtenus il y a un demi-siècle.
Dans la veine de votre précédent ouvrage, vous enquêtez sur la corrélation statistique entre problèmes psychologiques et idéologie woke. Le wokisme provoque-t-il des troubles mentaux chez ses zélateurs ?
Lors de Comprendre la révolution woke en 2023, je ne tranchais pas entre deux hypothèses différentes, bien que potentiellement compatibles : est-ce les troubles mentaux qui favorisent le fait de devenir attiré par l’idéologie woke, ou bien est-ce l’inverse ? Des travaux anglophones – il n’est hélas pas clair que l’on ait les mêmes dans l’hexagone – tendent à montrer que c’est le fait d’être woke qui encourage les troubles, davantage en tout cas que l’inverse. Pourquoi ? Je détaille plusieurs raisons, mais la plus évidente est certainement le sectarisme idéologique plus prononcé des jeunes progressistes : aux États-Unis, 45 % des Zoomeurs progressistes adhèrent à l’affirmation « je mettrais fin à une amitié car mon ami a exprimé un avis politique que je trouve inapproprié », ce qui est presque deux fois plus que leurs homologues modérés et conservateurs (24 %). Dans une génération qui a déjà des réseaux de sociabilité considérablement plus faibles que les précédentes, cela aggrave mécaniquement l’isolement, puis le sentiment de solitude, qui est l’un des facteurs les plus prédictifs de trouble.
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En quoi la culture thérapeutique aggrave-t-elle les troubles psy qu’elle prétend résoudre ?
Déjà, le fait que les cultures les plus thérapeutiques soient celles qui traversent les plus grosses crises de santé mentale – Canada, Royaume-Uni, États-Unis – devrait a minima nous interpeller. Ce que je nomme, dans le sillage de Christopher Lasch, culture thérapeutique, c’est quand le comportement qui est approprié dans le cadre d’une consultation s’évade du divan pour affecter la société tout entière. Si l’on accepte que l’individualisme soit une des causes les plus importantes de la crise psychique, alors une rhétorique psychologisante qui voit dans chaque relation une situation d’« emprise toxique » viendra éteindre notre incendie avec du pétrole.
Dans le portrait pénétrant que vous dressez de cette génération, vous dites qu’elle souhaite « retourner vers le fœtus ». Qu’entendez-vous par cette image étonnante ?
Plusieurs choses. Premièrement, quand on fait de notre point de départ un objectif, c’est que nous baignons en pleine nostalgie, ce qui recoupe ce que nous disions plus haut sur le fait que cette pulsion affecte même les milieux les plus progressistes. Ensuite, le moment fœtal est un moment où la figure du Père est intégralement absente, ce qui me paraissait important. Enfin, avec l’essor très significatif de la livraison à domicile (ainsi que du télétravail), on voit se dessiner en creux un monde où l’individu n’aurait plus besoin de sortir de chez lui pour quoi que ce soit. Notre objectif paraît toujours plus de vouloir dorer nos cages, et d’avoir nos désirs assouvis par simple capillarité, via ce cordon ombilical que sont devenus nos livreurs importés.
Vous parlez d’une génération survivaliste. Pourquoi le monde extérieur leur semble-t-il si hostile ?
C’est l’autre face de cette même pièce : plus notre idéal de vie d’intérieur se « fœtalise » dans une recherche perpétuelle de confort, plus le monde extérieur paraîtra hostile et dangereux par contraste. D’ailleurs, entre 1900 et 2022, la fréquence d’usage du terme « survival » dans les ouvrages américains a été multipliée par dix-sept. L’obsession pour sa survie individuelle explosait ainsi au moment où elle devenait, dans les faits, garantie. On peut voir deux déterminants majeurs à cela. Sur le plan idéologique d’abord, la légitimité de l’État depuis Hobbes repose sur la garantie de la sécurité individuelle. Dans un contexte philosophiquement libéral et individualiste, en l’absence de tout autre ciment culturel commun, le langage sécuritaire a connu une expansion colossale. Ensuite, l’effondrement du temps de jeu sans supervision des enfants a été un fait social majeur des dernières décennies, défavorisant l’apprentissage de la débrouillardise.
Est-il envisageable, par contrecoup, que la figure du père et/ou la foi ressuscitent pour redonner du sens à cette jeunesse ?
Sur le plan de la déchristianisation, les tendances lourdes sont très défavorables, mais certains indicateurs indiquent une sorte de frémissement, sans doute en partie par angoisse identitaire vis-à-vis de l’islamisation. Ensuite, la question n’est pas de savoir si la figure père reviendra, mais quand, et sous quelle forme. Les deux questions sont d’ailleurs liées : on pourra se permettre le luxe d’un zeste de modération si son retour arrive rapidement. Dans l’histoire, les périodes de chaos sécuritaires et moraux ont eu tendance à exacerber la soif d’une surcorrection autoritaire. Autrement dit, il n’est pas certain que l’on puisse se permettre encore longtemps la permissivité.





