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« Disclosure Day » de Steven Spielberg : un dernier chef d’œuvre pour la route

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Publié le

10 juin 2026

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À presque 80 ans et au moment précis où le gouvernement américain balance en pâture quelques documents déclassifiés sur les ovnis, Spielberg donne une conclusion à la fois monumentale et intimiste à son grand cycle extra-terrestre commencé il y a quasiment 50 ans avec « Rencontres du Troisième Type ».
© Disclosure Day

Spielberg voit-il la mort approcher ? En tout cas, voilà plusieurs films qu’il semble donner à tous les aspects de son œuvre une conclusion définitive : après West Side Story en forme d’hommage virtuose à l’âge d’or du cinéma américain, The Fabelmans qui mettait en boîte tout une vie de cinéaste et interrogeait superbement cette capacité de l’art au « mentir vrai », Disclosure Day apporte l’épilogue tant attendu du versant le plus passionnant de son cinéma. Une manière pour le réalisateur de boucler la boucle, de clore une grande entreprise politique, métaphysique et esthétique commencée en 1977 avec Rencontres du Troisième Type, puis avec ce qui restera probablement son chef d’œuvre, E.T.

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Chez Spielberg, la figure de l’extra-terrestre correspond en effet à trois instances : métaphysique, puisque l’alien est une incarnation de l’altérité nécessaire, celle qui renvoie à son propre reflet, celle qui exige un retour sur soi et une intimité subitement désaxée – au sens premier du terme. Politique, parce que l’existence des extra-terrestres est un sujet éminemment américain et fait partie des grands mythes sur lequel l’imaginaire du complotisme s’est fondé depuis les années 50. Enfin esthétique, puisque toute la grammaire cinématographique est fondée presque sur un seul régime d’images : celui du spectacle du transcendant, de l’épiphanie, voire du « numineux » (terme ancien qui désigne la terreur inspirée par le divin) caractérisée par une silhouette humaine, de dos, au premier plan, qui assiste à une apparition dont nous ne voyons au départ qu’un halo lumineux. Cette esthétique du halo sera à la base du formalisme spielbergien et traversera, par capillarité, tout le cinéma hollywoodien des années 80 et 90 – à l’aune de ces fameux lense flare parfois utilisés à tort et à travers par ses suiveurs (J.J. Abrams pour ne pas le nommer).

L’incarnation impossible

Disclosure Day commence in medias res puisque nous découvrons Daniel Kellner (Josh O’Connor) un ancien hacker flanquée de sa très pieuse compagne (Eve Hewson) poursuivi par une officine gouvernementale de type Men In Black, à la recherche d’un mystérieux artefact alien. Sa route croisera celle de Margaret Fairchild (Emily Blunt), miss météo brusquement frappée par une épiphanie qui la rend capable de percer les pensées de n’importe qui – à condition de croiser son regard. Deux trajectoires réunis par un passé commun-qui sera peu à peu dévoilé… ici, comme dans Rencontres du Troisième Type, l’appel vers les étoiles, le goût de l’étrange est d’abord contenu tout entier dans un rapport complexe à la domesticité, et donc à l’enfance. Le sentiment d’incomplétude, la quête existentielle sont entrevus comme des secrets cryptés, puis saccagés par les contingences froides de l’âge adulte. Dans Disclosure Day, nous sommes bien face à deux adultes incomplets, qui semblent presque posséder un « membre fantôme » : d’un côté, un hacker engagé par une officine gouvernementale dont le but est de cacher aux yeux du monde l’existence des extra-terrestres, de l’autre la miss-météo d’une télé locale subitement traversée par un superpouvoir d’empathe, après avoir croisé le chemin d’un rossignol. C’est d’ailleurs la première fois que les extra-terrestres spielbergiens se cachent sous une forme animale, et cela dit beaucoup : le règne animal constitue l’autre grande altérité à laquelle doit faire face l’espèce humaine, et elle pose plus que jamais la question essentielle de l’empathie. En termes plus chrétiens elle questionne l’amour du prochain. De confession juive, Spielberg semble également mettre en scène cette impossibilité de l’incarnation qui enferre parfois le monde talmudique. Au lieu d’un Christ, l’incarnation est ici pulvérisée dans le monde visible, numérisée au sens premier du terme, et prend une forme fractionnée, fractalisée, impossible à appréhender d’un seul coup d’œil.

Fast and furious

L’autre grande figure spielbergienne, c’est bien sûr celle de la poursuite. Grand hitchcockien devant l’éternel, Spielberg se souvient des leçons de La Mort aux Trousses, et tous ses films – depuis son premier, Duel, en passant par Sugarland Express, E.T, Indiana Jones et le Temple Maudit, mais aussi et surtout Minority Report – qui n’est au fond qu’une poursuite de deux heures – comportent des scènes de poursuite homériques, parfaitement orchestrées autour d’une ampleur de mise en scène et d’un soucis du détail et du cadrage qui rendent immédiatement compte de l’espace et du temps. Il y a quelque chose de presque soviétique, dans ce fétichisme de l’espace-temps chez Spielberg, qui donne à sa caméra le pouvoir d’une caméra-stylo à la Dziga Vertov, toujours en suspension entre l’ubiquité d’un démiurge et la précision radicale d’une caméra embarquée, héritière des embardées de la Nouvelle Vague.

Les héritiers

On peut lancer ici notre propre « fan theory » : les deux héros de Disclosure Day apparaissent presque comme des versions plus âgées d’Elliot (E.T) ou même de Wendy Darling (Hook). Sorte d’Elliott trente ans plus tard, l’acteur Josh O’Connor aura la même coupe, les mêmes oreilles décollées, et un thème musical presque identique rappellera au spectateur les riches heures de John Williams. Quant à Emily Blunt, c’est un condensé de la femme spielbergienne qui apparaît peu à peu sous le vernis de la miss météo : la pin-up artificielle laissera peu à peu apparaître une sorte de Marie Madeleine douée d’une empathie universelle,  à qui il manquera juste le pouvoir de lévitation pour parfaire sa qualité christique et quasi-tarkovskienne. L’hommage au grand cinéaste russe semble d’ailleurs presque évident avec la reproduction exacte de la maison familiale qui sert de climax au film, citation du fameux plan final de Solaris où l’océan de plasma intelligent prenait la forme d’une datcha : ici, comme chez Tarkovski, l’altérité extra-terrestre est d’abord un moyen de se reconnecter avec l‘intime, une force transitionnelle qui agit au moins autant comme reconstruction de l’impensé que comme une mythologue infantile réactualisée par la technologie, sans qu’on ne sache jamais bien si les secrets oubliés de l’enfance relèvent du trauma ou du merveilleux. Il semblerait que chez Spielberg, les deux soient les versants d’une même pièce.


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