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Pour la Sagrada Familia

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Publié le

19 juin 2026

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Lors de son récent passage en Espagne, le pape Léon XIV s’est rendu à la célèbre basilique de la Sagrada Familia. L’occasion de procéder à l’inauguration officielle de la plus haute tour de l’édifice qui donne à la Sagrada Familia sa silhouette définitive dans la skyline de Barcelone. Le chantier est loin d’être achevé, mais le bâtiment culmine désormais à 172 mètres de hauteur, ce qui en fait l’église la plus haute du monde, près de 150 ans après la pose de la première pierre. Pour autant, ce qui nous intéresse dans cette histoire, ce ne sont pas tant les chiffres que tout ce que manifeste cette basilique à la face du monde : un contretemps insolent, un anachronisme glorieux, un contrepied réjouissant à la marche du monde. Mieux encore : c’est un gant jeté en travers de la sale figure du siècle, pour notre plus grande jubilation.
© DR

La Sagrada Familia, c’est d’abord un véritable morceau de Moyen Âge au milieu d’un océan moderne : chantier s’étalant sur trois siècles, plans élaborés à mesure de l’érection, style architectural organique et novateur puisant dans le végétalisme gothique, mobilisation d’une ingénierie de pointe, fusion de toutes les disciplines artistiques dans une œuvre totale, exubérance biomimétique, verticalité catholique… Autant dire que c’est une provocation lancée à la face de l’instantané, du rentable et du relativisme, cette sinistre trinité qui prétend gouverner l’ici-bas. C’est que le Moyen Âge n’est ni triste ni sombre : il est joyeux et ardent, et la Sagrada Familia a le front de le faire revivre. Non pas comme une reconstitution réinventée, non pas comme un caprice stylistique voulu par son architecte Gaudí, mais comme un authentique projet pour faire parler l’éternité, à rebours de toutes les modes, dans une expressivité si singulière qu’elle abolit tout débat conventionnel entre tradition et modernité.

Pour un manifeste maximaliste

Observez les églises modernes autour de vous et autour du monde : l’heure est au minimalisme, à la sacralité silencieuse et dépouillée, à la nudité architecturale, au dépouillement visuel. Il est de bon ton d’être humble, horizontal et monochrome. Il faut s’excuser d’être là, chuchoter un post-cubisme propre et sans bavardage, proposer une foi avec une lumière blanche, polie, désincarnée. Une religiosité de centre-gauche ou de centre-droit, non clivante. Indubitablement instagrammable et démocrate-compatible, mais spirituellement anorexique. La Sagrada Familia s’inscrit en faux : elle éclabousse, elle déborde ! Des tours à foison ! Des colonnes comme des arbres ! Non, des squelettes !  Des fleurs ! Des grappes ! Des coquillages ! Des tourbillons ! Des grottes ! Des feuillages ! Des mosaïques ! Des écailles ! Des étoiles ! Des tortues ! Vivants piliers ! Forêt de symboles ! Et au milieu de ce vertige de fractales épanouies, des Christ, des saints, des croix, des anges, des soldats, tout un catéchisme qui raconte les mystères de la foi. Un manifeste du vivant dans un monde désincarné. Un hymne à la Création dans un monde qui se borne à adorer l’écologisme. Une proclamation de la vérité dans le brouhaha du relativisme et des idoles climatiques.

Pour la famille naturelle et surnaturelle

Ensuite, comme son nom l’indique en catalan, la Sagrada Familia est un programme consacré à la Sainte Famille. En ces temps de pulvérisation complète de l’institution familiale, élever une basilique à la Famille est une petite effronterie. L’époque est au divorce pour tous, aux unions libres, au dating compulsif, aux applis du cul, au polyamour, au trouple, au « no kid », à la castration volontaire par éco-anxiété, à la disqualification de la complémentarité sexuelle, au discrédit systématique de tout engagement pris à la vie à la mort ; bref, l’époque est à l’abolition pure et simple de la conjugalité. Le mariage chrétien, ce trésor civilisationnel, a été conspué, insulté, piétiné, massacré et dissous dans l’acide. Le monde ne vit plus que par petits contrats temporaires, par petites transactions à obsolescence programmée, par vagabondages transformant la liberté sexuelle promise en esclavage dans le supermarché des solitudes. La Sainte Famille exhibe un programme anthropologique solide comme le roc dans la tyrannie déconstructiviste. La Sainte Famille, ce n’est pas seulement la célébration de Jésus-Marie-Joseph, c’est la proclamation que la Famille est une institution sainte en soi, une institution sanctifiante pour les membres qui s’y consacrent. C’est que la famille, avant d’être un foyer, commence par le sacrement que les époux se donnent. Si la valeur de ce sacrement est aujourd’hui reléguée au rang de curiosité ethnographique au sein d’une société entièrement sécularisée et déculturée, il n’empêche que la famille indestructible telle que le christianisme l’a forgée trouve son essence là, dans la descente du Ciel entre un homme et une femme. Au milieu du nihilisme, la basilique de Gaudí affiche le triomphe d’un concept que tout le monde veut voir crever la gueule ouverte.

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Pour l’expiation verticale et sans subventions

La Sagrada Familia a le statut de temple expiatoire ; concrètement, cela signifie que sa construction est un acte de foi collectif pour racheter les offenses de la société moderne, de son désenchantement, de ses instincts déicides. On peut établir un parallèle français avec la basilique du Sacré-Cœur à Montmartre, dont la logique est assez similaire : établir un lieu de culte pour expier les crimes de la nation après l’humiliante défaite de 1870, et de la modernité en général. En tout état de cause, l’entreprise de la Sagrada Familia est un chantier qui s’organise en dehors des instances culturelles établies en ministères : le financement est intégralement assuré par les fidèles et les visiteurs. Il y a zéro argent public là-dedans. La Sagrada Familia écrit la culture dans le vrai sens du terme : elle n’est pas un « centre culturel » ni une « animation citoyenne » au service d’un « projet collectif pour mieux vivre ensemble » financé par un budget gouvernemental, elle est un acte réel d’investissement de la transcendance par les « vraies gens ». C’est l’incarnation d’un authentique mouvement spirituel, détaché de tout fonctionnalisme social planifié. Ce n’est pas une énième machine à festiviser dans la diversité, ce n’est pas une salle de concert pour masses abruties. C’est un morceau de réel émergeant de la moquette idéologique mondiale qui recouvre tout sans pitié. Que la foi offense les libres penseurs et que cette église géante détonne quelque peu dans le pénible wokistan qu’est devenue la Catalogne – et l’Europe en général -, voilà qui est roboratif ! Et si la Sagrada Familia reste touristique malgré tout cela, ce n’est pas par vocation, c’est juste parce qu’elle est belle et supérieure. Ce surgissement de la verticalité morale, du principe inégalitaire du Beau, mérite tous nos applaudissements : ce n’est pas franchement le discours clamé par nos contemporains. Les Modernes s’en défendent, mais ils ont au fond de leurs chromosomes un tropisme pour le Beau et le Vrai, un tropisme qui déjoue toutes les arguties constructivistes dont ils se réclament.

Pour la passion d’un architecte saint

Enfin, penchons-nous sur la figure d’Antoni Gaudí, l’architecte qui transforma le projet initial de la basilique (un néo-gothique sage et scolaire) en ovni mystique et maximaliste. Après une jeunesse dandy et progressiste, Gaudí se transforme peu à peu en catholique sincère et profond. Dans les années 1910, il perd son collaborateur principal et son mécène, et déclare : « Mes grands amis sont morts. Je n’ai ni famille, ni client, ni fortune, ni rien. Donc, je peux me livrer entièrement au Temple ». Gaudí consacre en effet ses dernières années à son chantier hors-normes, menant une vie de travail entre pauvreté, ascèse et mysticisme. Après sa mort, la postérité lui réserve quelques décennies d’ingratitude. Son œuvre est trop bizarre, trop baroque, trop inclassable. Ce sont des curiosités grandioses, mais on n’ose pas forcément parler de chefs-d’œuvre au sens académique. Cela finira tout de même par arriver dans la deuxième moitié du XXe siècle, où Gaudí sera définitivement élevé au rang des génies de l’architecture, à juste titre. Mais au-delà de la gloire que le monde lui réserve, c’est d’une gloire céleste qu’on rêve pour Gaudí. Le vieux bonhomme, clochard sublime et inspiré, avait résolument des airs de saint. En 1988, il est déclaré serviteur de Dieu par l’Église catholique. En 2025, le pape François le déclare Vénérable. La béatification de celui qu’on appelle « l’architecte de Dieu » est à l’étude. Vraiment, contre tous les consensus idéologiques, politiques, religieux ou artistiques contemporains, contre la bêtise et la tiédeur éternelles, la Sagrada Familia a du panache. Vive Gaudí, et vive la Sainte Famille !

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