« Un jour, il m’a dit cela : « La seule chose que je voulais, c’était écrire » », voilà l’unique témoignage que me donnera Sylvie, la veuve de Maurice Dantec, quand je l’interrogeais à son sujet. Le cœur-nucléaire du mystère qu’est tout homme, que fut éminemment cet écrivain fulgurant, pouvait se résumer ainsi. Un besoin viscéral de traverser la vie par l’écriture, de se traverser par l’écriture, de vivre cette vocation comme une expérience-limite. Comme nous étions loin, avec lui, au fil de ses pavés hallucinés et de ses diatribes flamboyantes, de l’auteur lisse qui a, depuis, colonisé Saint-Germain-des-Prés, qui passe dans les émissions littéraires avec un air poli et faiblard, ou alors indigné sur commande, constipé dans le consensus moral, venu refourguer sa pommade narcissique ou ses comprimés résilients. Dantec, lui, nous fit tourner au LSD. L’écriture fut pour lui un risque total, à frôler la folie, mais aussi à ouvrir des voies nouvelles, et la trajectoire que dessine dans le ciel des lettres françaises l’espèce de météore qu’il fut, montre sans doute un déclin tragique, mais, dix ans après son extinction, on mesure déjà à quel point son éclat fut insolite et intense ; à quel point le régime général, depuis, s’est globalement ralenti.
Ignition
Né près de Grenoble en 1959, Maurice Georges Dantec grandit dans la banlieue rouge à Ivry-sur-Seine, élevé par un père journaliste communiste et une mère « prolétaire ». Au collège Romain-Roland où il étudie, Jean-Bernard Pouy, le futur réinventeur de la Série noire est animateur culturel. Il repère immédiatement ce gamin malingre mais culturellement boulimique et étonnamment précoce, le guide dans ses lectures et noue un lien durable avec lui. Mais avant l’entrée en littérature, Dantec se lance dans le rock avec État d’urgence, qui deviendra Artefact, puis trouve un emploi dans la publicité. À l’orée des années 90, il envoie son premier manuscrit à Pouy qui le retravaillera avec lui avant de le présenter à Patrick Raynal qui publiera un nouveau texte dans La Noire, de Gallimard, en 1993. La Sirène rouge impose Dantec d’emblée dans le paysage du néo-polar, mais c’est surtout Les Racines du Mal, en 1995, qui le consacre pape du cyber-polar. Le roman remportera le Grand Prix de l’imaginaire et s’écoulera à près de 200 000 exemplaires. Dantec triomphe dans la presse grand public. À la fois chic, pop et branché, il incarne une synthèse typique des années 90, débordant les frontières des milieux, hybride, intello et sanglant, passionnant autant les geeks que les dandys. « On avait un Philip K. Dick français, du même niveau : visionnaire et avec un style ! », se souvient Frédéric Beigbeder. Dans cette « décennie dorée », comme la qualifie l’auteur de 99 francs, toute une flopée de jeunes auteurs français se trouvent propulsés au sommet du jour au lendemain : lui-même, Dantec, Houellebecq, Despentes, Ravalec… Et ces écrivains se rencontrent, soit dans la collection J’ai Lu Nouvelle Génération, soit dans les soirées de l’Atelier du roman, sous l’égide de Lakis Proguidis et la tutelle de Milan Kundera, soirées que fréquente aussi Philippe Muray.
Géopolitique intime
Tandis qu’il rencontre la gloire, Maurice G. Dantec, plutôt que dans les cafés ou les festivals, préfère aller traîner en ex-Yougoslavie, alors en pleine implosion. C’est là où a démarré la grande guerre civile européenne qui ensanglanta le siècle qui s’achève ; c’est là où s’ébauchent les nouveaux séismes. D’abord du côté des Bosniaques et des Croates de Bosnie par anticommunisme, il est même un moment tenté par l’islam soufi, mais la découverte des milices islamistes étrangères freine rapidement cet élan et, progressivement, il opère le basculement qui se joue sur cette antique ligne de fracture, désignant l’internationale islamiste, ce « communisme du désert », comme le nouvel ennemi de l’Occident, dont il se fait l’apologiste farouche (la rose des vents de l’OTAN est même tatouée sur son épaule). De retour en France, c’est le climat délétère des banlieues françaises qui le pousse à un autre revers stratégique. Lui qui a toujours été fasciné par la geste des pionniers et l’imaginaire du Nouveau Monde, rejoint le Québec en 1998 où il décide d’élaborer sa riposte au nihilisme européen. Enfermé dans son loft de Montréal, enchaînant les cafés et les pétards devant son écran au long de nuits anormalement étendues, il commence la rédaction du Théâtre des opérations, fascinant journal pensé comme un véritable laboratoire intérieur et où il laisse réagir Nietzsche, Deleuze, Bloy, Jésus Christ, la physique quantique, quelques morceaux de Recoil ou Portishead, jusqu’à la déflagration décisive. Il franchit l’an 2000 et le seuil de l’Église catholique.
Éclat et tensions
La publication des deux tomes du Théâtre des opérations, qui s’écoulent tout de même à 31 000 et 22 000 exemplaires, en dépit de leur densité intellectuelle rare, commence à ajouter du souffre à l’aura de l’écrivain. Héritier des punks plutôt que des courtisans, il n’a pas hésité à mitrailler les icônes du moment et le politiquement correct. Blouson cuir, éternelles lunettes noires, lâchant des vérités corrosives entre deux « ok… » sur les plateaux télé, Dantec est devenu le « bad boy » monarchiste de la république des lettres. Qu’on le tienne pour un halluciné, un prophète ou les deux, il conserve cette espèce de statut de rock star littéraire qu’il partage alors avec Michel Houellebecq. « Il avait une attitude, se souvient Frédéric Beigbeder, une liberté de ton, une certaine folie. J’ai un souvenir assez précis d’un voyage à Moscou avec Dantec. Il y avait Antoine Gallimard, Philippe Lançon et Emmanuel Carrère. Dantec fumait constamment des pétards, ne quittait jamais ses lunettes noires, nous évoquions la fin du communisme et buvions des carafes de vodka. Je me souviens même qu’on a fini un soir dans un bar à putes où tous les clients se voyaient affubler d’oreilles de lapin à la Playboy. J’ai perdu le téléphone où il y avait cette photo de Dantec avec des oreilles de lapin, ses lunettes noires et son air grave, en Russie post-soviétique. C’est vraiment dommage. » Outre cette image cocasse, Beigbeder souligne : « Aujourd’hui les écrivains s’expriment comme des hommes politiques en campagne. Lui ne disait jamais quelque chose de banal ; il ne cherchait jamais à plaire. » Mais déjà, Saint-Germain-des-Prés était devenu allergique aux hommes libres et le milieu déclenche une « affaire Dantec » en janvier 2004, après que l’écrivain eut présenté ses vœux à un groupuscule identitaire (tout en soulignant ses divergences, l’écrivain lui apportait son soutien dans la défense de l’Occident). Les médias français s’insurgent et organisent le lynchage symbolique du déviant. Se sentant lâché par Gallimard, Dantec décide de quitter sa maison d’édition. C’est alors qu’il fait la rencontre de David Kersan, un jeune fan se vantant d’avoir monté un Fight Club dans la capitale, qui devient son agent et organise le transfert de l’auteur chez Albin Michel.
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Génération Dantec
En dépit d’une réputation toujours plus sulfureuse, Dantec demeure un invité régulier des talk-shows, un écrivain à gros tirages et l’inspirateur de toute une génération. En septembre 2005, une soirée est organisée à La Cigale, à Paris, en hommage à l’écrivain, avec conférences, concert et intervention du maître sous les hourras d’une salle comble à la population jeune et galvanisée. On n’imagine guère un écrivain capable, aujourd’hui, de rassembler une telle foule et une telle ferveur, surtout en publiant des pavés saturés de théologie et à la narration déréglée. Maximilien Friche, qui a supervisé un cahier consacré à Dantec sorti ce printemps, a entrepris cet hommage comme un devoir relatif à une dette collective.
« J’ai pu constater qu’il avait vraiment été l’écrivain d’une génération. C’était le début d’Internet, on faisait chacun nos petits blogs, on développait des webzines, Muray nous avait bousculés et soudain, Dantec est arrivé pour mettre à nu le mal avec des phrases qui résonnaient comme des claques. Moi qui pouvais avoir du mal à lire, je me téléchargeais littéralement ses pavés. » Mais c’est aussi à partir de 2005 que son étoile décline. Livré à lui-même chez Albin, de plus en plus amphigourique et expérimental, l’écrivain s’égare et perd peu à peu ses lecteurs, tombant autour des 25 000 ventes pour Cosmos Inc. et Grande Jonction avant de chuter à 5 300 exemplaires pour un Metacortex quasi illisible. Après que sa nouvelle maison l’a congédié, Dantec, qui se remet difficilement d’une opération critique, accepte de publier Satellite Sisters chez Ring, en 2012, maison fondée pour lui par son agent qui a la bonne idée de l’entourer, cette fois-ci, de relecteurs, parmi lesquels Maximilien Friche. « Il revenait de la mort, il avait un plan de livres à sortir sur plus d’une décennie, il avait tendance à vraiment trop comprimer les phrases. » Résultat, le roman retravaillé est plus accessible que le précédent, mais sa sortie est en partie sabordée par la rupture tonitruante avec David Kersan.
L’exilé délirant
En septembre 2012, une petite société littéraire animée par votre serviteur et son ami Olivier Maulin, le Cercle Cosaque, accueille à Paris le prophète exilé, qui, suite à sa rupture avec son nouvel éditeur, vient également d’annuler sa tournée de signatures dans les Virgin Megastores. Bouffi par les traitements, mâchonnant sa cigarette électronique, vite épuisé, l’écrivain paraît physiquement diminué, mais dès qu’il se lance à l’oral, toute sa fougue lui revient et son regard pétille tandis qu’il évoque la naissance du rock comme un art de l’électricité, la terreur intellectuelle du milieu parisien (on est en pleine affaire Millet), ou la technique d’attaque de la mangouste. Dans les mois qui suivent, la presse relate ses nouvelles frasques, comment l’écrivain s’est senti abusé par son agent-éditeur fusionnel qui jouait au caïd à Saint-Germain-des-Prés tandis que lui-même, au Québec, loin des réalités françaises, s’engouffrait dans ses propres délires. « Dantec est arrivé dans un pays qu’il ne comprenait pas, nous raconte aujourd’hui Matthieu Bock-Côté. Il se cherchait des ancrages sans trop y parvenir. Il a achevé sa conversion au catholicisme avec les deux derniers curés traditionnalistes de Montréal puis s’est entouré des gens de la revue Égards, une petite revue de grande qualité mais qui représentait vraiment une mouvance marginale. Le Canada est le pays-laboratoire du multiculturalisme global, mais lui tenait à y voir l’arche du dernier Occident qui réconcilierait la civilisation française et l’anglaise. C’était une fuite dans le fantasme. » Outre-Atlantique, Dantec apparaît comme un grand écrivain français de SF, mais aussi une créature incompréhensible dont le personnage écrase le propos.
La fin
Après la rupture avec Kersan, Dantec renoue avec Lionel Pezzano, musicien avec qui il projetait un disque quelques années plus tôt. « Cette période était assez triste, c’était un homme isolé, brisé, fragile, que j’avais souvent en pleurs au téléphone. » L’écrivain aurait eu un peu honte alors, des frasques passées, lorsqu’avec Kersan, ils écrivaient par exemple à Albin Michel au sujet du troisième tome de son journal, refusant la moindre correction en indiquant que l’auteur possédait un fusil à pompe et qu’il n’hésiterait pas à s’en servir… Dégrisé de cette hybris adolescente qui avait été une réaction au lynchage du milieu officiel, Dantec aimerait se remettre en selle mais prend conscience qu’il est devenu indésirable presque partout. Il réussit néanmoins à signer chez Inculte pour un roman écrit quelques années plus tôt, Les Résidents, dont Pezzano réalise la bande-son et qui sort en 2014. Depuis quelques années, il ne parvient plus, en réalité, à se concentrer sur de grandes architectures romanesques et se focalise alors sur la rédaction d’aphorismes rassemblés sous le titre Courts-circuits. Son état psychique et physique s’est dégradé : « Médocs, plus défonce, plus esprit artiste : il était quand même pas mal embrumé », témoigne encore Pezzano. Dans son grand loft montréalais où il vit comme en autarcie, l’écrivain poursuit son œuvre avec les moyens qui lui restent. Le 25 juin 2016, à 21h, Dantec envoie sa livraison quotidienne d’aphorismes à son groupe de lecteurs proches, dont Pezzano. Une heure plus tard, il s’éteint d’une crise cardiaque consécutive à une insuffisance respiratoire. Le délabrement de son état était certes patent, mais son décès reste étonnamment soudain. « Je crois que c’est aussi une question d’esprit, il n’en pouvait plus, il voulait prendre le bus-retour », suppose le musicien, qui remarque aussi que les funérailles de l’écrivain ont lieu le 4 juillet, jour de la fête nationale américaine, comme un ultime hommage au Nouveau Monde dont il avait rejoint la mythologie.
Vers un revival ?
Cette fin tragique est à remettre en perspective avec l’ensemble d’une trajectoire, des prises de risque, une sensibilité extrême et le double choc auquel se sera confronté Maurice Dantec : celui d’un vertige existentiel et métaphysique accentué par les drogues, transformé en aventure intérieure et sublimé par la conversion ; celui d’une persécution médiatique qui aura poussé à la dérive celui qu’elle accusait de dériver quand il interrogeait simplement les nouvelles tensions. Dantec aura été l’une des victimes de la flicaille médiatique du début du xxie siècle, qui le désignait à la vindicte publique depuis ses salles de rédaction parisiennes tandis que lui se risquait sur tous les fronts. Dix ans après sa mort, passée l’éclipse classique qui suit la disparition d’un artiste, la possibilité de sa résurrection dans le champ de la pensée et de la littérature paraît très probable, tant son œuvre demeure puissante et d’une actualité plus brûlante que jamais. « En France, il sera starifié une nouvelle fois de manière posthume, prédit Mathieu Bock-Côté, il existe une catégorie mentale typiquement française pour accueillir l’écrivain-prophète. » Frédéric Beigbeder le pense également : « Ses livres anticipent le monde actuel. Un monde instantané, surveillé, qui bascule dans l’ultraviolence : il a vu tout ça. Il va y avoir un revival Dantec. » En voici déjà l’amorce.





