DÉBRAILLÉ
UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE VIOLENCE, Olivier Boudeaut, Gallimard, 242 p., 20€50
L’auteur d’En attendant Bojangles, premier roman au succès fulgurant paru il y a dix ans, raconte comment son père mourait au moment de sa gloire, le privant, quelque part, du plus précieux trophée pour un fils. Un père violent, cassant, odieux, et dont le comportement contamina celui de son enfant, jusqu’à ce qu’il se guérisse par l’écriture et l’amour avant de tenter de soigner ce lien filial malade. Après Beigbeder et Montaigu, c’est donc au tour d’Olivier Bourdeaut d’évoquer le père défaillant dans un livre de souvenirs et de résilience en réunissant ainsi tous les éléments d’un succès : le thème, sa science des situations et le ton de confidence complice qu’il parvient à instaurer immédiatement avec son lecteur. Dommage qu’il manque de style et que cette accumulation d’anecdotes ne dépasse pas le cadre d’un document humain parmi d’autres (Beigbeder, au moins, faisait le portrait d’une époque, à travers celui du père ; Montaigu celui de l’aristocratie défaite). Ce débraillé sentimental a un certain charme, mais peu d’intérêt littéraire. Romaric Sangars
ONIRIQUE ET TRAGIQUE
COMME S’IL PLEUVAIT, Iris Wolff, Christian Bourgois, 169 p., 19€
Quatre générations, une intrigue à tiroirs qui puise dans le traumatisme de la Grande Guerre – et d’un épisode oublié : la confrontation entre l’armée autrichienne et roumaine en plein cœur des Carpates, dont est issue la romancière Iris Wolff, allemande d’origine roumaine et dont l’ambition littéraire semble ici indéniable. Une ambition qui n’empêche pas la concision et qui préfère, aux outrances de la grande saga romanesque, une épure qui tire vers la peinture d’atmosphère, ravaudant ses intrigues et ses caractères à l’aune d’une intuition poétique constamment renouvelée. Comme S’il Pleuvait aurait pu s’intituler L’Europe après la pluie – du nom d’un morceau de Max Richter qui siérait à merveille à cette tragédie européenne tout en murmures et en glissandos, et qui évite les pièges du roman historique, flirtant parfois avec l’onirisme pur. Une réussite. Marc Obregon
BRILLANT ET DÉCALÉ
AUTOPORTRAITS DU RÊVEUR, Walter Benjamin, L’Herne, 158 p., 14 €
Les textes de ce recueil, publiés dans des journaux de Cologne et Francfort au début des années 1930, à l’époque où Benjamin rédige aussi Enfance berlinoise, tirent tantôt vers le conte, tantôt vers la chronique, l’essai miniature ou la confession. L’humour est omniprésent, qu’il s’agisse des historiettes à chute du début ou des réflexions sur la bibliomanie, l’art de classer ses livres, l’art de cacher les œufs de Pâques (!) ou la tendance de tout voyageur à lire dans le train un roman policier, « moins par amour de la lecture que mû par l’obscur sentiment d’accomplir ainsi ce qui plairait aux dieux du chemin de fer ». Quant aux Autoportraits qui donnent leur titre au recueil, ce sont des récits de rêve, genre qu’a beaucoup pratiqué l’auteur. Marc de Launay dans sa préface propose une savante lecture philosophique de ces récits, mais on peut les prendre sur un registre plus léger, comme les ont lus les lecteurs de l’époque dans la presse, pour leur ton malicieux et leur regard décalé sur la vie quotidienne. Bernard Quiriny
UN CLASSIQUE INCONNU
KES, Barry Hines, Le Typhon, 222 p., 19 €
Un gamin de quinze ans traîne ses guêtres dans une ville minière. Sa mère le délaisse, son frère le tyrannise, l’école ne l’intéresse pas. Sa seule passion, c’est Kes, un faucon crécerelle (kestrel en anglais) domestiqué. Pur autodidacte, il est devenu spécialiste des faucons, à l’étonnement de ses enseignants qui le croyaient irrécupérable… Professeur de sport dans le civil, Barry Hines a connu la chance de sa vie quand le manuscrit de ce roman, avant sa publication, est tombé dans les mains de Ken Loach, qui en a acheté les droits. Sorti en 1969, le film remporte un succès-monstre, propulsant le roman au rang de classique contemporain, étudié à l’école et toujours cité depuis parmi les lectures incontournables du patrimoine britannique. Vu de chez nous, son petit héros, Billy Casper, fait penser à un Poil-de-Carotte plus âgé, têtu, poisseux et tendre, représentatif des enfants de la classe ouvrière, qui trouve dans la nature sauvage les trouées d’air frais pour se sortir de la grisaille. BQ
Lire aussi : Olivier Sebban : explorer les confins
LE RETOUR D’ARTHUR
LA TERRE OU LES ILLUSIONS RETROUVÉES, Bertrand Duguet, Baribal, 200 p., 20€
Journaliste dans un magazine inintéressant, le jeune Romain passe des courtes vacances chez un ami breton, où il rencontre par hasard un hurluberlu. L’homme se prétend descendant du roi Arthur et souverain légitime de Bretagne. Désireux de sauver ses sujets de la modernité qu’il abhorre, le prétendant entend soulever les masses. Il demande à Romain de devenir le chroniqueur de son épopée. Celle-ci entraîne un rassemblement de personnages aussi hétéroclites et populaires qu’attachants. L’auteur embarque ses lecteurs dans les péripéties décalées de personnages n’ayant aucune forme d’intérêt pour la société bourgeoise et ses règles. On se préoccupe plus du salut des âmes et des aventures nocturnes de chacun dans la forêt de Brocéliande, que des plans de carrière. Un livre exaltant qui vient d’être, à juste titre, récompensé par le prix Jean-René Huguenin, ce qui représente tout de même une espèce de Graal. Sylvain de Mullenheim
LE CORPS DU POÈTE
POLITIQUE DE PASOLINI, David Bisson, Le rouge et le noir, 384 p., 23€
En novembre 1975, Pier Paolo Pasolini était assassiné sur la plage d’Ostie, près de Rome. Cette mort tragique et honteuse du grand poète-cinéaste italien, massacré par un jeune prostitué qui prétendait s’être défendu contre les assauts colériques du maître, donnera lieu, parce que la version restait peu crédible, à de nombreuses hypothèses complotistes. C’est de la plus absolue d’entre toutes, popularisée par Artaud au sujet de Van Gogh, dont s’empare David Bisson pour éclairer le mystère Pasolini : le poète est mort assassiné par la société entière avec laquelle il s’était engagé dans un combat sans merci. À partir de cette postulation métaphysique, Bisson révèle la cohérence supérieure d’une œuvre et d’un engagement à l’apparence hétéroclite et paradoxale, entre gramscisme, christianisme, révolution et réaction, exaltation archaïque et modernité formelle. D’une grande finesse d’analyse et servie par un style ardent, la thèse de Bisson expose la zone critique qui éclaire toutes les tensions : la question de l’incarnation. Stimulant. RS
DOMMAGE
MORGANE, Pierre Mikaïloff, Héliopoles, 182 p., 17€
C’est le genre de bouquin qu’on a envie d’aimer, écrit par un critique rock, biographe de Gainsbourg et Noir Désir, bâti sur un argument simple qui pourrait faire mouche : la confrontation entre Morgane, jeune parisienne en déshérence et sa mère Inès, ancienne mannequin new-yorkaise qui refait subitement irruption dans sa vie pour des raisons plus que triviales. S’ensuit une sorte d’équipée sauvage vers le sud de la France, un road movie sur fond de vacheries familiales et de culture pop qui se voudrait sûrement baroque et décalé, mais qui manque hélas de souffle et de style pour parvenir à ses fins. Quelques scènes convainquent, quelques tournures de phrases et quelques dispositifs cinématographiques, mais on reste sur sa faim tant l’histoire, le contexte (la France de Macron, quand même, tout juste esquissée), les enjeux générationnels ne sont que timidement dépeints – jusqu’à un épilogue-pansement qui nous laisse entendre que l’auteur a posé sa plume sur un coup de tête. MO
SOBRE ET ÉLÉGANT
F. COMME FRERES, Alain Claude Sulzer, Phébus, 158 p., 20 €
Deux garçons grandissent dans le même immeuble, inséparables, dans l’Allemagne des années 1960. Leurs chemins se séparent à l’adolescence, quand l’un découvre son homosexualité, avant de suivre une voie dangereuse : la vie de bohême à New York, les tentatives de percer dans l’art, l’inévitable maladie et finalement la mort, à trente-deux ans. Il lègue ses tableaux à son ancien camarade, lequel les entasse dans une remise sans croire qu’ils puissent avoir la moindre valeur. En quoi il pourrait bien se tromper… Ce résumé peut faire soupirer, l’histoire paraître avoir été déjà racontée. C’est sans doute le cas, mais ce roman d’Alain Claude Sulzer n’en mérite pas moins d’être lu pour la remarquable délicatesse de son style, à la fois précis, élégant et sobre (jamais un mot inutile, une fluidité jamais prise en défaut, tout sonne juste et nécessaire), typique des bons auteurs germanophones. L’évocation du NY des années 1980 peut séduire, mais pas autant que celle de l’ambiance dans la RFA des années 1960. Jérôme Malbert
ÉCŒURANT
VAMOS ! Olivia Ruiz, JC Lattès, 234 p., 20€90
Olivia Ruiz nous avait ennuyés avec ses grands-parents réfugiés du franquisme, il n’y avait pas de raison qu’elle nous épargne ses ruminations maternelles. En même temps, elle aurait tort de se priver, ses bluettes de supermarché se vendent par chariots entiers. Il faut en conclure que si ses romans sont médiocres, ils touchent néanmoins à une médiocrité d’époque. Dans Vamos !, Lola, un double de l’autrice, ayant passé 45 ans, décide de s’offrir une année sabbatique avec son fils, pour reconnecter avec lui, avec elle-même, avec la vie, un genre de stage touristique vaguement introspectif pour tenter de franchir un cap existentiel. Direction la Floride, le Maroc, l’Égypte, Cuba, l’Espagne pour un album avec tous les clichés locaux attendus et une aventure où les rencontres extraordinaires s’enchaînent comme dans un conte merveilleux. Sentimentale, bébête, optimiste, frelatée, cette nouvelle littérature à l’eau de rose a débordé le canal de la romance pour tout submerger de l’expérience humaine. À s’en carier le cerveau. Romaric Sangars





