Au pinacle de sa vanité, l’Amérique des années Reagan donne une image d’elle-même pleine de certitude et de succès. Du fric partout, de l’or, des limousines longues comme des paquebots, la Bourse et la finance en toile de fond : pas de doute, les années 80 se veulent celles de la réussite, et cette réussite, dans une approche que les blockbusters protestants empruntent sans le savoir à Max Weber, ne saurait être, pour commencer, que matérielle pour pouvoir être transformée en triomphe spirituel.
Gordon Gekko, héros de Wall Street (1987) d’Oliver Stone, est l’une de ces figures de pouvoir qui s’en mettent plein les poches. Incarné par un Michael Douglas au sommet de sa forme, ce trader cynique, à la pointe du progrès avec son téléphone « portable » gros comme une brique, débarque dans le paysage cinématographique avec un slogan simple : « Greed, for lack of a better word, is good. » Le goût du lucre, c’est très chouette. Et mécaniquement, le look du salaud (les méchants sont toujours plus chics que les gentils), bossé par Alan Flusser et réputé avoir englouti 20 % du budget du film, suit.
Gekko porte des bretelles de couleur vive, des chemises à col et poignets blancs, des montres en or de proxénète, des costumes croisés, rayés, à carreaux. Il fume des clopes au lieu de déjeuner (« le déjeuner, c’est pour les faibles »), se bute au squash pour décompresser et ne cherche qu’à gagner toujours plus de fric. En a-t-il quelque chose à faire du bien commun ou du salut de son âme ? À votre avis…
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Incarnation du système qui broie les gens trop fragiles, Gekko est un psychopathe, et il en est très content. Du moins n’assassine-t-il personne, ce qui n’est pas le cas d’un autre avatar de la réussite à tous crins : Patrick Bateman. Personnage des années Reagan lui aussi, il est le héros d’American Psycho, un livre de Bret Easton Ellis sorti en 1991, mais on le retient surtout dans son incarnation cinématographique culte par Christian Bale, sortie en 2000 et réalisée par Mary Harron.
Bateman est la version dérangée de Gekko : trader dérangé, tueur sadique, qui commet des crimes de plus en plus immondes au fur et à mesure que l’histoire se développe, il n’est jamais puni, même quand il se dénonce, au point qu’on finit par se demander si sa raison chancelle, s’il a vraiment commis tous ces meurtres, si les gens s’en foutent parce que le monde des 80s est trop laid et trop consumériste pour y faire attention… L’explicit du livre est clair : « This is not an exit », ceci n’est pas une issue. Tout comme le monde des yuppies. Bateman lui aussi est sapé comme jamais, le nez plein de coke et le walkman sur les oreilles. Il est en quelque sorte, et sans mauvais jeu de mots, la ligne à ne pas franchir dans cette période d’excès. Ne pas lésiner, d’accord, si c’est pour être soi. Si c’est pour faire comme tout le monde, c’est la route de la folie.
Heureusement, les blockbusters de la même époque offrent l’antidote paisible et émouvant de cette débauche de pognon et d’hubris : l’Américain moyen, touchant, pris pour un con dans une société triste. Mais nous verrons ça la prochaine fois.




