Comment ce livre est-il né ?
Depuis une dizaine d’années, je suis engagé pour Rock & Folk dans une relecture historique des pochettes d’albums. C’est un moyen de raconter l’histoire du rock. D’autres options sont possibles. Il y a les monographies, dont beaucoup sont de très bonne qualité comparativement à ce qu’elles furent dans le passé. Ou bien les livres de souvenirs. Dans le domaine, il y a très peu de gens qui peuvent s’enorgueillir de mémoires intéressantes. De Caunes, Philippe Manœuvre ou Patrick Eudeline mis-à-part. Pour citer les plus emblématiques. En tout cas, ils ne sont pas nombreux. Moi, je ne pouvais pas écrire un livre de souvenirs, ça aurait été ridicule. J’ai donc choisi un autre angle pour parler du rock : sonder quel était l’inconscient de ce mouvement, ne pas le prendre au premier degré, et dégager ce qui, dans cette musique, était susceptible de créer un environnement toxique. Parce que je considère que la culture populaire a beaucoup plus d’influence que la littérature ou la peinture.
La question-titre du livre est : « Le rock est-il réac ? » Le mot réac est devenu un mot fourre-tout, ou plutôt, repousse-tout, que la doxa progressiste utilise à tort et à revers. Vouliez-vous véritablement dire que le rock avait des parties réactionnaires ou utilisez-vous le mot « réac » dans son nouvel usage ?
Effectivement, on aurait pu l’intituler : « Le rock est-il toxique ? ». Mais lorsque je parle du glam-rock, qui est le premier mouvement post-moderne à se retourner sur le passé, ou du punk-rock qui est au fond antimoderne, il y a là une vérité. Bien sûr, c’est un titre qui claque, qui est provocateur. Il n’empêche que je ne voulais pas seulement parler de la toxicité, du masculinisme et de la misogynie, mais aussi souligner les tensions que l’on ne voit pas immédiatement : par exemple, dans le rock’n’roll des origines, il y a une espèce d’appétence pour la société de consommation ; ou bien, chez les skinheads, l’affrontement entre ceux de gauche (les Redskins) et ceux de droite (les Boneheads) peut être mis en parallèle avec l’affrontement d’aujourd’hui entre les Insoumis et le Rassemblement National. Le rock est une formidable caisse de résonance de la société.
Vous faites la nécessaire distinction entre rébellion et révolution. Dans le rock, et même lorsqu’il est joué en groupe, l’individualisme a-t-il empêché toute possibilité de révolution, laquelle serait au fond pervertie par le capitalisme et le narcissisme ?
Je ne sais pas si c’est seulement cette dimension qui empêche la révolution, parce que bien des révolutions ont été portées par un seul homme. Mais il n’y a pas de désir ni de programme politique pour changer la société, c’est vrai. Certains ont changé les attitudes, les mœurs, mais jamais la société en profondeur. Dans le cas de Bob Dylan, quand il se rend compte que les journalistes le proclament prophète de la nouvelle jeunesse, il fait marche arrière, prend ses distances, en comprenant que s’il devient un barde politique il ne pourra plus parler de la marge et de lui-même. Globalement, le rock anglo-saxon est très peu révolutionnaire. C’est une rébellion qui s’oppose à ses parents, à l’école, qui cherche à plaire aux filles, à parader, et souvent à se détruire soi-même plutôt que la société.
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Ne pensez-vous pas que ce qui paraît sulfureux aujourd’hui à certains, et que vous nommez « toxique » ou « réactionnaire », a été produit par des jeunes gens qui étaient jugés négativement par les réactionnaires de l’époque ? Les Rolling Stones n’étaient pas vraiment les musiciens préférés des traditionalistes chrétiens en 1969. N’y a-t-il pas aujourd’hui un néo-puritanisme progressiste qui, sans le savoir, tend la main aux puritains d’hier ?
Je vais faire un pas de côté. Aujourd’hui, on comprend que l’ironie ou la méchanceté font mal. Moi qui ai grandi dans les années 60-70, il arrivait souvent qu’il y ait un bouc émissaire dont on se moquait dans la classe et qui subissait cela sans que personne n’en dise rien. Maintenant, on sait que cela peut pousser à la dépression ou au suicide. Empêcher cette toxicité est une avancée.
Mais alors, est-ce que dans une société qui ne supporte plus ni les provocations, ni l’acidité voire la méchanceté, le rock’n’roll aurait pu exister ?
Je pense que l’on peut malgré tout imaginer une contre-culture qui ne soit pas seulement portée par la méchanceté. D’ailleurs, je cite des exemples célèbres et marquants, mais le rock est loin d’être tout entier ainsi. Et puis, il y a la dimension musicale et esthétique, qui, là, est réellement révolutionnaire. Dans mon livre, je me suis attaché aux textes. Et dans ces paroles de chansons, traiter les femmes de salopes, dénigrer, être méprisant ou toxique a sans doute eu une influence sur les masses. J’ai voulu m’interroger sur la pertinence de certaines de ces provocations. Quand Brian Jones ou les Sex Pistols portent la croix gammée, on banalise finalement le nazisme. Même si nous savons qu’ils n’avaient rien de nazi. Contrairement à Bowie qui fut plus trouble pendant une période.
La question du Mal, déjà présente dans le blues, n’était-elle pas l’une des racines essentielles et nécessaires de cette musique ?
Bien sûr, cette fascination existe. Mais je ne suis pas certain que pour les Beatles, par exemple, cela ait eu une importance. D’autres utilisent ces symboles et jouent avec le feu. Eh bien, quand des auteurs sont sulfureux, comme Sade, il y a un travail intellectuel d’explication, de décodage. Il ne s’agit pas d’interdire aux artistes de faire œuvre, mais d’ouvrir des débats, d’approcher le mieux possible et le plus honnêtement les créations, et parfois de garder une certaine distance que permet l’analyse. On pourrait prendre également l’exemple du styliste qu’est Céline et de son odieux Bagatelles pour un massacre. Ou même des films ultraviolents.





