Les moins de 40 ans ne pourront pas comprendre ce frémissement d’excitation qui me prend lorsque je franchis le seuil de l’appartement de Brigitte Lahaie. Nés après les années 90, vous n’avez pas connu cette époque où le X était un genre du cinéma – et même un cinéma de genre. Bien avant l’ère du gonzo et de ses viandes écartelées sur l’autel de Mammon, bien avant les intrusions de Mindgeek dans les chambres de gamines convaincues que s’effeuiller devant des milliers d’internautes ne leur portera pas préjudice, le X vivait son âge d’or et les « actrices » étaient de véritables stars, inaccessibles, calfatées de légendes noires, cover girls quasi-divinisées qui supplantèrent un instant, dans le cœur des adolescents, les stars d’Hollywood.
Le plus marmoréen de tous ces totems du fantasme, c’était bien sûr Brigitte Lahaie, la première et la dernière star française du X. L’image que je garde d’elle, c’est sa photo sur la jaquette du film L’Exécutrice : tueuse à gages intégralement vêtue de cuir, elle incarnait à peu près tout ce dont rêve un garçon des années 80 : une beauté polaire et un danger létal. Bizarrement, presque 40 ans après, Brigitte Lahaie n’a pas vraiment changé. Lorsqu’elle nous accueille dans son appartement – « une simple garçonnière », dit-elle avec l’esquisse d’un sourire –, elle est aussi hiératique et longiligne que dans mon souvenir, vêtue d’une robe blanche à la coupe soignée. Son intérieur est à son image : tout y est sophistiqué et minimaliste. Jusqu’à ce tableau étrange qui trône dans le salon, une marine revue par Dali avec bacchantes torrides et chevaux mous.
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Contrairement à votre serviteur, pétri de nostalgie comme tous les quarantenaires finissant, Lahaie est une femme de son temps. Sur le Paris des années 70, sur l’âge d’or du cinéma X, elle refuse d’entretenir les fantasmes : « Ce serait un peu exagéré d’idéaliser cette période, de faire passer tous les réalisateurs pour des artistes maudits. Quand je suis arrivée à Paris, je voulais être mannequin, et j’ai finalement été remarquée pour ma forte poitrine. Mes premières scènes, c’étaient des raccords pour un film italien. À cette époque, la grande mode, c’était de transformer des films érotiques en porno, en rajoutant quelques gros plans ici et là. Ça permettait de les rentabiliser à peu de frais et c’est comme ça que je suis rentrée dans le milieu. » Le milieu, Brigitte n’y est pas restée si longtemps : trois ans, une quarantaine de films, suffisamment tout de même pour se bâtir une aura un peu trop sulfureuse, qui la laissera aux portes du cinéma mainstream : « Le petit milieu du cinéma français, c’était un milieu très bourgeois, très guindé. Et il l’est encore. »
Pourtant, elle ne regrette rien. Les conséquences, elle les avait en tête et elle a agi en connaissance de cause, bien loin du portrait de ces jeunes actrices X manipulables et exploitées par le système. Raison pour laquelle elle porte sur le mouvement #MeToo un regard qui cadre assez peu avec le tout-venant : « Ce qui me désole dans #MeToo, c’est qu’on est en train de remettre les femmes dans une position unilatérale de pauvres victimes. Or, être libre, ça veut dire être responsable. Et actuellement, les femmes semblent vouloir n’être que des victimes. Ça prouve que la femme n’est toujours pas dans le désir d’être libre. » Il faut dire qu’outre son expérience d’icône du X, Brigitte Lahaie, débauchée en 2001 par Alain Weill lorsqu’il rachète Radio Monte Carlo, est devenue l’interlocutrice privilégiée des Français pour tout ce qui tourne de près ou de loin à la sexualité. 25 ans de « radio libre », ça vous donne quelques armes pour comprendre ce monde, et voir que finalement, rien n’a vraiment changé sous les latitudes de Vénus : « On peut dire que la parole s’est libérée, c’est certain, que les Français assument sans doute davantage leur sexualité, mais dans le même temps, ce sont toujours les mêmes problèmes qui reviennent… À commencer, je dirais, par le manque de désir. C’est ça, peut-être, le mal du siècle. Dans un monde où tout est fait pour augmenter les pulsions, le vrai désir devient le grand absent. »




