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Carte noire pour Louis-Henri de La Rochefoucauld : Hors de l’été

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Publié le

7 août 2026

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Chaque mois, pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit.
© Benjamin de Diesbach

Je n’ai pas toujours été radicalisé. Comme tout le monde, j’ai d’abord aimé l’été. C’était la saison des grandes vacances et du Tour de France. Les beaux paysages de nos régions, la joie simple de la caravane, les grimpeurs et les baroudeurs, une fièvre populaire qui savait se contenir ; encore aujourd’hui, c’est un de mes plaisirs de l’année. Mais quand j’y repense, je m’aperçois que ce sont les journées où le climat se déréglait qui m’ont le plus marqué. J’adorais que la pluie et le brouillard s’invitent sur la route, ajoutant à la course le frisson du danger. Ah, cette étape du Tour 1998 au cours de laquelle Marco Pantani s’était envolé au pied du Galibier dans des conditions dantesques… 

Mon ancêtre le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille de son état, ayant été décapité le 14 juillet 1789, je suis sceptique chaque fois qu’arrive cette date de ferveur nationale. Que penser de la nuit du 4 août ? Si j’étais astrologue ou complotiste, j’affirmerais que ce n’est pas un hasard que la monarchie soit tombée une première fois pile le jour où commençait l’été, lorsque notre bon roi Louis XVI fut arrêté à Varennes, le 21 juin 1791. Et je préfère ne pas parler du sac des Tuileries, le 10 août 1792, par des scélérats déchaînés qui feraient passer nos casseurs actuels pour des professeurs de valse. Qu’arrive-t-il donc aux foules en été ? Quelle mouche les pique ? Quel moustique tigre leur transmet ainsi le virus de la dinguerie ?

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Des sans-culottes aux maillots de bain, il n’y a qu’un pas que certains appellent le progrès. Je n’appréciais déjà pas la chaleur et la crème solaire. Au fil des années, le spectacle de la plage a achevé de me dégoûter de l’été. Les parasols n’offrent pas un refuge suffisant à cet effrayant défilé de bedaines flappies. Brigitte Bardot n’est plus là pour chanter les coquillages et les crustacés. Il nous reste les méduses, les tatoués, les coups de soleil et les eaux polluées.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : je ne suis pas farouchement hostile aux congés payés. Il faut juste fuir, là-bas fuir, trouver des échappatoires à la canicule et au tourisme de masse. Au mois d’août, j’irai faire un tour à travers la campagne anglaise. Je prie Dieu que la bruine guide mes pas. Avant cela, en juillet, je serai retourné dans le château de ma grand-mère, en Franche-Comté. On est à huit cents mètres d’altitude, au milieu de la forêt et de nulle part, non loin de la frontière suisse. Les hivers y sont les plus rigoureux de France. En été, les bons jours (je veux dire : quand il pleut), le ciel est si noir que la région prend des airs de fin du monde. Les coups de tonnerre terrifient mes enfants comme ils me donnaient autrefois des sueurs froides. On se croirait dans la lande embrumée du Chien des Baskerville. Dans cette capiteuse ambiance de Toussaint à laquelle ne manque qu’un feu de cheminée, je vais au deuxième étage. J’y retrouve la chambre où nous dormions jadis avec mon frère aîné. Tous les matins, s’imaginant sans doute qu’elle devait nous préparer à des carrières dans les hautes sphères, notre mère nous y astreignait à de longues sessions de devoirs de vacances. Pourquoi être nostalgique de ces étés d’antan ? L’hiver vient, et ça m’ira très bien. Dehors, l’orage redouble. La foudre résonne à travers les couloirs. Les ampoules grésillent. On grelotte. Il est grand temps d’aller passer un pull. Dans mon dos, j’entends tousser mon fils de six ans. Je le rejoins et prends sa main dans la mienne. Je repense à Marco Pantani : nous aussi, nous avons réussi à nous échapper du peloton. Un été de rêve, non ?

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