Les séries télévisées se suivent et ne se ressemblent pas : conçues comme des produits marketing uniques par des « créateurs de contenus » allaités aux algorithmes et à des cahiers des charges imaginés pour flatter les bas-instincts communautaires de chaque spectateur. Tout l’inverse de ce feuilleton conçu par le réalisateur Hagaï Levi (créateur de la série à succès En Thérapie), pensé davantage comme un long-métrage (au moins par son ambition formelle bien loin de l’économie habituelle de la série qui se cantonne à une enfilade sans fin de champs/contrechamps) et qui s’intéresse à Etty Hillesum, écrivaine juive néerlandaise qu’on pourrait comparer à Simone Weil – au moins pour la façon dont la Seconde Guerre mondiale a réveillé en elle une aspiration mystique.
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La grande trouvaille de la série, c’est d’abord son dispositif. Au lieu de situer l’action dans les années 40, nous sommes ici transportés dans une réalité alternative qui ressemble furieusement aux années 1980, des années 80 qui seraient ébranlées par une menace nazie diffuse et intangible. De là à prêter à Levi une intention quasi-dickienne, il n’y a qu’un pas – on pense souvent au Maître du Haut-Château qui décrivait une réalité parallèle dans laquelle les nazis ont envahi les États-Unis. Toute la force de ce dispositif de type « uchronie », c’est de nous forcer à regarder notre propre réalité en face et à nous poser la question : qu’est-ce qui différencie au fond vraiment ma réalité de celle que j’observe ici ? C’est aussi et peut-être la vraie question du mystique, qui est d’opposer constamment une réalité objective à une réalité intime de plus en plus foisonnante, jusqu’à la porosité totale entre les deux, parfois la folie. Ici, le rythme sériel sert précisément à imposer cette cadence, ce débordement du réel que sont l’expérience mystique et la naissance en soi d’une fréquence plus haute de l’âme.
De ce nazisme réinventé, nous n’en verrons que des épiphénomènes, des « signes » lointains, des rumeurs qui renforcent cette impression d’assister non pas à un feuilleton télévisé, mais à une vraie installation visuelle et sonore tentant de capturer quelque chose de notre époque, rappelant que la démocratie occidentale ne fut peut-être qu’un doux rêve. Quant à la stupéfiante laideur de l’actrice Julia Windischbauer, elle n’a d’égale que son jeu grave et l’expressivité d’un regard que l’on voit – presque en temps réel – débordé par la grâce.




