À Marie-Noëlle Tranchant
« Vivre, c’est défendre une forme. » Hölderlin
Christopher Nolan a réussi son pari : rien de tel en effet que de s’affronter autour d’un mythe fondateur pour dévoiler ce que l’on est, où on en est – et si on aime vraiment L’Odyssée, ce qui à lire certaines réactions acerbes n’est pas sûr du tout. Ulysse appartenant à tout le monde, c’est-à-dire à personne, chacun y va de sa Weltanschauung et certains ne s’en remettent pas. Et nous qui estimons que cette Odyssée est déjà un classique niveau Lawence d’Arabie ou Barry Lyndon, nous prétendons aussi participer à cette très salubre bataille d’Hernani cinématographique. Et d’abord en finir avec tous ces érudits du dimanche qui poussent des cris d’orfraie dès qu’on touche à leur œuvre chérie alors que la conception de celle-ci a duré plus de sept siècles avant que Pisistrate, tyran d’Athènes au VI? siècle av. J.-C., n’ordonne qu’on la fixe par écrit et par un « collectif » qu’on a pu appeler « Homère » (qui, lui, date du VIII? siècle). À l’instar de la Matière de Bretagne, il y a donc bien une « Matière d’Ulysse » riche de centaines d’auteurs ou d’aèdes dont on est en droit de considérer Nolan comme le dernier en date. Donc, pas d’archaïsme mal placé, messieurs les puristes ! Admirez au contraire comment l’auteur des Batman (qui lui aussi appartient à plusieurs auteurs) a su s’approprier ce texte – et cela dès la première scène avec le formidable rappeur Travis Scott scandant le destin d’Ulysse :
Un visage.
Une flotte.
Une guerre.
Un homme.
Une pensée.
Une ruse.
Une ruse pour briser les murailles de Troie.
Et la réduire en cendres dans un cri !
et qui fait admirablement écho aux premières lignes de L’Odyssée :
Muse, raconte-moi l’aventure de l’Inventif :
celui qui erra si longtemps, après avoir renversé
la ville sainte de Troie.
Il vit les cités de tant d’hommes et connut leur esprit,
il souffrit tant de maux, sur la mer, en son cœur,
pour défendre sa vie et le retour de ses compagnons.
À la lettre ou au plan près, tout y est : Histoire, Humanité, Métis, Douleur. Ulysse est en effet ce personnage héroïque, rusé, mais aussi douloureux (« il souffrit tant de maux en son cœur »), désenchanté, existentiel et que va incarner, comme personne, Matt Damon.
Désenchantement du monde
Ineptes donc les critiques qui ont stigmatisé la mélancolie du film et de son acteur principal. Ulysse, tel qu’on le lit, a toujours été ce personnage semi tragique (« semi » car il gagne à la fin mais comme rescapé unique de sa propre embarcation, sinon civilisation), sorte de Prométhée qui l’aurait emporté sur les dieux ou de Juif errant qui aurait retrouvé son chemin et dont le destin a épousé la condition humaine – rien à voir, donc, avec l’aryen triomphant que veulent à tout prix voir en lui les amateurs de sang, de volupté et de mort. En vérité, le désenchantement de L’Odyssée commence au tout premier chant de L’Odyssée. Qualifier Troie de « ville sainte », c’est bien émettre l’idée que la chute de celle-ci a pu être considérée comme une catastrophe civilisationnelle dès l’époque d’Homère. Les fameux « peuples de la mer » dont il est question dans le film de Nolan, d’ailleurs cités dans les chroniques égyptiennes de l’époque, qui démoliront le monde, c’étaient bien les Achéens. Par ailleurs, au chant XIV de L’Odyssée, Ulysse déguisé en mendiant raconte à Eumée un faux raid maritime auquel il aurait participé contre Pharaon que celui-ci aurait repoussé. Nolan n’invente donc rien : la chute de Troie marque ce que l’on a appelé « l’Âge de Bronze » et l’entrée des Grecs dans « les âges obscurs », tout ce que dit le film à la fin. De fait, c’est bien plus lui qui suit la tradition antique, pour ne pas dire ontique, que ceux qui se persuadent de voir dans la prise de Troie un 300 bis et en Ulysse une sorte de Prince Éric, perception foireuse héritée d’un post-romantisme celtique, avec tout le « virilisme » grotesque qui va avec. Si « historicité » il y a à propos des poèmes d’Homère, c’est chez Nolan qu’elle réside et non chez ses nationo-contempteurs.
Poème de la force
Dans sa célèbre analyse L’Iliade ou le poème de la force, Simone Weil ne disait pas autre chose : l’épopée est une atrocité. La prise de Troie a été une horreur pour tout le monde. La force, c’est ce qui chosifie – et peut-être encore plus le vainqueur que le vaincu. Aucun « contresens » donc de la part de Nolan de faire d’Ulysse un héros post-traumatique dont Athéna serait la mauvaise conscience. Et géniale idée que de faire interpréter celle-ci, ainsi qu’une jeune troyenne sacrifiée, par la même actrice, Zendaya. En fait, Nolan « christianise » Ulysse et deux mille ans après, il ne saurait en être autrement. Impossible pour un lecteur ou un spectateur du XXI? siècle de ne pas avoir une vision biblique de l’antique – ou réciproquement : l’Odyssée est un Golgotha, et Ulysse, comme Jésus, descend aux enfers et promet de délivrer les morts avant de ressusciter lui-même et venir procéder au Jugement dernier, ce que constitue fondamentalement le massacre des prétendants, sorte d’Apocalypse locale. Que l’on soit féru de magie ou amoureux de Calypso, impossible de faire fi de nos valeurs dites « modernes » (c’est-à-dire judéo-chrétiennes) quand on relit un mythe. De même, impossible de de ne pas prendre en compte l’évolution hegelienne de l’Histoire – tout « Éternel Retour » que l’on soit. Les fadaises nietzschéennes sur la guerre qui serait une grande et noble chose ont toujours été le fait de débiles en manque de virilité (et donc virilistes par réaction.) Du reste, même Achille aux Enfers apparaîtra « traumatisé », regrettant amèrement son destin de guerrier surhumain auquel il aurait préféré, s’il avait su, une vie d’humble berger. On n’a pas attendu Verdun pour savoir que la guerre est une horreur. On le sait depuis L’Iliade ! Et c’est cet invariant anthropologique, dont ne veulent surtout pas entendre parler les nouveaux hyperboréens, que Nolan reprend dans son film. Ulysse, c’est Oppenheimer et le cheval de Troie, c’est la bombe atomique. Tous les héros nolaniens, Batman le premier, se demandent s’ils n’ont pas franchi la ligne rouge – qu’elle soit divine, quantique ou morale. Et il faut être aussi à côté de la plaque qu’un Vincent Cespédès (mais gardons le à la fin pour la bonne bouche, lui) pour voir en Nolan un cinéaste « post-moral » alors que celui-ci est au contraire un grand moraliste, sachant autant éviter la moraline hollywoodienne façon James Cameron que le nihilisme (par ailleurs génial) d’un Quentin Tarantino. Que nous la trouvions parfois trop alambiquée ou un peu explicative, admirons la justesse et la cohérence de l’œuvre nolanienne, l’une des plus puissantes de notre temps – et sans doute la seule à pouvoir être qualifier de « kubrickienne ».
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Temps perdu et retrouvé
Tout, de toute façon, dans ce film, est admirable. Et encore une fois, dès son ouverture qui marque les quatre temps de L’Odyssée : le présent en suspens (Ulysse coincé chez Calypso comme Pénélope coincée derrière sa tapisserie, prise en otage par les prétendants) puis en action (le voyage de Télémaque chez Ménélas) ; le passé que l’on va progressivement nous raconter (car, comme chacun sait, L’Odyssée proprement dite est racontée par Ulysse lui-même) ; le passé antérieur (la guerre de Troie) mais qui sera aussi futur « éternel » de la civilisation dévastée et symbolisé par le plan final de ce cheval maudit – et qui rappelle évidemment celui de la Statue de la Liberté échouée sur la plage à la fin de La Planète des singes. Temps pluriel, entrelacé, disjoint, chaotique, « perdu », mais aussi cosmique, poétique, « retrouvé » merveilleusement mixé en un montage savant typique de l’auteur de Memento. Et c’est le miracle du film que d’être fluide dans sa complexité, organique dans ses allers et retours, plus existentiel qu’épique, créant de magnifiques image-temps conformes à la temporalité d’Homère – et qui décevront sans doute ceux qui n’attendaient que de l’action brute ou du DC comics. D’aucuns ont reproché au film d’aligner les séquences trop rapidement – mais dans le texte originel, chaque épisode ne fait que quelques pages. Ce qui compte, c’est la constellation narrative, l’assomption salvatrice et qui va de pair avec la profonde mélancolie qui nimbe l’ensemble et lui donne toute sa grandeur. On n’est ici ni dans l’image d’Épinal (et très moyenne) du Troie de Wolfgang Petersen (2004) ni dans le surmusclé et très lourdingue Gladiator (Ridley Scott, 2000) – blockbusters typiquement hollywoodiens, eux, et qui pour le coup n’inventaient rien, ne réfléchissaient rien, se contentant d’imager des histoires vaguement connues. Alors que Nolan médite L’Odyssée, cela se sent tout de suite, et comme chacun devrait le faire, hors de ses petits souvenirs scolaires et déférents.
Triste mètis
En plus de nous faire vraiment voyager. La mémoire du temps est aussi une odyssée de l’espace – et nous ne disons pas cela pour faire le malin mais parce que le fait d’avoir tourné au Maroc, en Sicile, en Grèce, en Islande et ailleurs se ressent à chaque séquence et donne au voyage une réalité plastique et « géostratégique » sidérante. Regardez les deux plans sublimes du lever de soleil sur la mer et qui illustre textuellement la fameuse « aurore aux doigts de rose ». En utilisant de vrais décors et des marionnettes géantes, hors de tout fond vert, Nolan renoue sciemment avec l’illustration primitive et la force archaïque – et comme un ami me l’a soufflé, on n’avait pas vu ça depuis Les Nibelungen de Fritz Lang (1924). Certes, il a dû passer sur certaines séquences (les Lotophages, Éole ou Nausicaa), sans quoi le film aurait duré huit heures, mais il procède avec un tel sens de la synthèse et du symbole qu’à la fin tout se retrouve : c’est la « Calypso lotophage » de Charlize Theron et dont les plans sur la plage relèvent bien plus des espaces infinis à la Terrence Malick que de je ne sais quelle publicité Dior, comme de petits rigolos pas drôles se sont passé la blague. C’est Ulysse tirant par vengeance et par vanité une flèche sur le cyclope, geste vindicatif et irrémissible qui « remplace » sa fameuse tirade pleine d’orgueil faite à Polyphème après que ses compagnons et lui se soient échappés de sa caverne et qui provoquera la malédiction poséidonienne. Certains « ulyssiens » se sont plaints qu’ils ne retrouvaient pas la mètis d’Ulysse. Mais dans la scène de Circé, celui-ci devine les desseins de la sorcière. Et dans la scène de Charybde et Scylla, il sait (malheureusement) ce qu’il fait : sacrifier encore six de ses compagnons pour sauver les autres. La ruse va de pair avec le silence et la tristesse. La ruse est une nécessité sanglante. Ulysse sait et se tait. Ulysse contourne les dieux. À cela, les anti-Nolan vont arguer, quitte à se mélanger les objections, que le problème est bien là : les dieux sont absents de sa version. Pourtant, Zeus tonne dès qu’on évoque son nom et dans un borborygme bouleversant, Polyphème en appelle à son père après avoir été mutilé. Non, les dieux sont bien là même si, c’est vrai, ils commencent à perdre du terrain (mais comme dans Homère après tout) et en passe d’être remplacés par des concepts plus rationnels tels que la nature, la matière, la nécessité ou le seul destin. Avec l’Odyssée commence l’humanisation du monde. Et Ulysse est cet humain qui le deviendra de plus en plus – jusqu’à apparaître au XXe siècle, chez Joyce, comme un petit mari cocu, amateur de rognons de veau, qui va faire caca dans le jardin avant d’aller se masturber sur la plage et pour finir se faire fesser au bordel.
Multiversalité
Alors, oui, Circé balance ses porcs – mais ce n’est pas là un point accordé à l’époque mais bien au texte. Tout comme l’attente de Pénélope ou le désir de Calypso ne sont pas des signes d’une soi-disant misogynie de Nolan (allez dire ça à Anne Hataway toujours à l’honneur dans ses films) mais des situations odysséennes classiques et qui nous ont toujours fait, hommes ou femmes, aimer ces femmes à la fois initiatrices, salvatrices, rédemptrices. Qui n’a imaginé telles Athéna, Calypso, Nausicaa et les autres nous jettent la première pierre. Les femmes d’Homère, c’est la civilisation. Et il faut être abruti.e comme un.e néoféministe d’aujourd’hui pour ne pas le voir dans le film de Nolan. Samantha Morton est prodigieuse en Circé – et on a bien raison de dire qu’elle fait dans ce rôle ce qu’Heath Ledger avait fait du Joker dans The Dark Knight. Sans parler des seconds rôles, tous extraordinaires et qui rappellent combien Nolan est un excellent directeur d’acteurs : Jon Bernthal, très impressionnant en roi Ménélas ; Elliot Page, souffreteux au possible en Sinon (grâce sans doute à son visage marqué, on oserait dire « monstrueux », de trans non binaire) et qui campe une sorte d’Etienne antique, premier martyr de L’Odyssée ; Lupita Nyong’o (qui a failli faire faire à Elon Musk une crise d’apoplexie), superbe en Hélène mutilée comme en Clytemnestre vengeresse. Même Benny Safdie en Agamemnon s’impose – après tout, il faut savoir porter un casque. Par ailleurs, voir en Agamemnon un Dark Vardor a tout son sens – L’Odyssée étant la matrice de tous les mythes, on a le droit d’entremêler les uns et les autres comme dans un multivers mythologique (pléonasme) – une multiversalité.
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Vivre entre ses parents le reste de son âge
À ce propos, il faut calmer les ardeurs des anti-wokes. Dans un monde légendaire, méditerranéen de surcroît, la « diversité » n’a rien d’anachronique ou de bien-pensant. Que la plus belle femme du monde soit incarnée par une africaine devrait plutôt ravir les universalistes de tout poil. D’autant que le film, et c’est là où la critique droitardée se met le doigt dans l’œil jusqu’au coude, est le contraire d’une production Netflix. Tout comme Moïse, le Fils prodigue, Frodon, ou même Nelson Mandela et Charles de Gaulle, Ulysse, ç’a toujours été l’idée du retour à la terre natale (cela ne vous rappelle rien ?) au risque de se débarrasser de tous ceux qui prétendaient la remplacer. Pas de « Nouvelle Ithaque » qui tienne pour l’homme aux milles tours, sa femme ingénieuse et son fils pas si « âge bête » qu’il en a l’air. Comme dans l’Évangile, on est ici dans l’éloge de la sainte famille pourchassée. Mais à la différence de l’Évangile, ce ne sont plus les innocents qui sont massacrés mais les prétendants – épisode vengeur qui a toujours été lu et relu sur un mode jubilatoire. Plus que le « vivre ensemble », c’est le « vivre entre ses parents le reste de son âge » auquel aspire l’humanité. Difficile, dès lors, pour un progressiste pur jus d’adhérer à un récit où le devenir est un revenir, où la tradition reprend ses droits et où le respect des morts apparaît comme le seul devoir imposé au héros – ce que l’auteur de Dunkerke, là aussi, filme à la lettre. À lire certaines critiques, on finit par se demander si ce qu’ils n’aiment pas dans L’Odyssée de Nolan, ce n’est pas L’Odyssée d’Homère.
Et momos-Cespédès survint
Quand un Vincent Cespédès, ou plutôt un chat huant transformé par Circé en Vincent Cepédès, argue, dans des vidéos improbables, que tout amateur de Nolan est un sociopathe et qu’« on ne peut pas être un être normal et aimer la fin d’Interstellar où l’autre chiale de voir papa revenir », il ne croit pas si bien dire quant à sa propre détestation de l’œuvre d’Homère dont l’émotion immémoriale repose précisément sur les retrouvailles filiales, conjugales et canines d’Ulysse avec son clan. Inoubliable scène de Pénélope reconnaissant son homme au son de son arc, un « dooong » qui fait monter les larmes aux yeux de n’importe quel spectateur normalement constitué. Comment a-t-on pu dire que ce film, certes hiératique et funèbre, était sans émotion – ou pire sans humanité ? Alors que l’humanité est partout. Dans l’amertume de Ménélas, traumatisé lui aussi, et à sa manière, par ce qu’il a vu et fait à Troie. Dans la colère de sa femme défigurée – beau symbole de la beauté blessée par la violence des hommes. Dans la loyauté désespérée et pourtant pleine d’espérance d’Eumée. Dans le souvenir jamais cicatrisée de la nourrice. Mais aussi dans la curiosité d’Ulysse d’entendre les Sirènes et qui n’est rien d’autre qu’une volonté de savoir. Au moins Cespédès avoue-t-il décomplexé que « L’Odyssée, c’est le degré zéro du cinéma » et que le désir du « home sweet home » constitue le comble de l’abjection sociale – alors qu’il est le premier besoin humain, sinon animal, et le fil rouge de tout le cinéma de Nolan. Et de nous mettre en garde contre ce dernier, « surtout si on est de gauche », car ce film aurait le pouvoir insigne de nous « dégauchiser ». Comme quoi, tout « raté », « nullissime », « inepte » qu’il soit, celui-ci garderait un pouvoir de séduction digne du chant des Sirènes ! Et qui le réduit, lui, Cespédès, à n’être qu’un fougueux rémora – ce poisson ventouse qui se colle aux mammifères marins – et en grand danger de devenir le Zoïle de Nolan, car voilà-t-il pas que Momos (dieu grec de la raillerie) va sortir un livre sur le film écrit en quinze jours et dont on se demande de quel monopole il sera le nom. Comme on lui préfèrera le livre de Timothée Girardin Christopher Nolan – La Possibilité d’un monde ou la déclaration d’amour de Laetitia Masson qui, dans l’émission Blow up, appréhende comme il se doit cette œuvre démiurgique, immersive, humaniste, féministe – et dont nous n’avons sans doute pas encore pris la juste valeur. Car il faut du temps pour comprendre et défendre une forme.




