Le mouvement social des Gilets jaunes a débuté le 17 novembre 2018 par l’Acte 1, un an et demi après l’élection d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Il a pris fin avec l’instauration du premier confinement pour cause de Covid-19 en France, le 17 mars 2020, soit 16 mois plus tard. Toutefois, même les fameux « Actes » – ces samedis de manifestations de plus en plus urbains – avaient peu à peu perdu leur puissance, pour se raidir autour d’un noyau dur de manifestants de l’extrême gauche institutionnelle.
Le mouvement des Gilets jaunes a constitué, par sa nature, son ampleur et sa durée, le principal mouvement social non-encadré par des partis ou des syndicats, que la France a connu depuis les révolutions du xixe siècle. À ceci près que les mouvements révolutionnaires advenus de 1789 à 1968 s’étaient principalement développés dans le foyer révolutionnaire parisien – avant que Paris ne soit vidée de sa substance populaire à la fin
du xxè siècle.
Mais les Gilets jaunes, par leur origine provinciale voire rurale – du fait qu’il existe un continuum géographique et social des banlieues pavillonnaires jusqu’au rural profond – évoquent davantage les jacqueries de l’ancienne France. Il n’y a là aucune dépréciation, mais le renvoi à une forme ancienne de révolte populaire ayant disparu avec l’Ancien Régime et l’avènement des temps industriels – toutes choses égales par ailleurs, puisque notre société a peu à voir avec celle des siècles passés.
La France des ronds-points et des zones d’aménagement concerté a produit un mouvement social de contestation contre la hausse brutale de la taxe sur les carburants décidée par le gouvernement en 2018. C’est que les classes populaires et moyennes n’avaient pas retrouvé leur niveau de vie de 2008, année de la crise financière mondiale. Pour se faire entendre du gouvernement et du président de la République, dès le 24 novembre, des rassemblements très sensibles et de plus en plus violents se donnent en outre rendez-vous Place de l’Étoile à Paris. Il ne s’agit pas de Parisiens ni de banlieusards ayant rejoint le mouvement, mais de provinciaux montés à Paris, avant que l’extrême gauche et certains mouvements radicaux d’Île-de-France ne s’en mêlent à leur tour, au détriment du mouvement initial. Dès le 24 novembre, l’Élysée est à la portée des manifestants inexpérimentés et sans plan préalable, si bien qu’un cordon de policiers a pu les en écarter, ce qui fait dire au président Macron : « Ils vont finir par me buter ! »
Si l’on se retourne vers les précédents mandats présidentiels, la grande subversion populaire de 2018-2019 correspond à la décristallisation qui voit s’effondrer les promesses et les illusions de la campagne électorale précédente. Ce retournement a eu lieu pour François Mitterrand en 1983-84, pour Jacques Chirac en 1996-97 contre la réforme de la Sécurité sociale, pour Sarkozy en 2010 contre la réforme des retraites… Mais là n’est pas l’essentiel.
La singularité du mouvement tient à l’origine sociale et politique indéterminée des premiers appels à manifester, rendue possible par l’usage inédit des réseaux sociaux ; à l’implantation des lieux de la protestation, ronds-points, rocades et péages autoroutiers ; à la popularité massive dont il bénéficie, 70 % pendant quatre mois, jusqu’à ce que la violence débridée, comme le 16 mars 2019, se déchaîne devant les caméras de télévision et affaiblisse le mouvement ; à la pluralité des revendications qui finissent, après tractations, par se cristalliser autour du Référendum d’initiative citoyenne (RIC), de la baisse de la fiscalité et de la création d’un impôt sur la fortune, de la hausse du pouvoir d’achat… Le mouvement frappe enfin par la violence de sa répression : 11 morts, 25 800 blessés civils (dont 144 graves, dont 23 éborgnés) et près de 2 000 fonctionnaires (policiers, pompiers…), 12 000 interpellations et 10 000 gardes à vue, 3100 condamnations et 400 incarcérations… Le bilan est incomparable par sa violence avec Mai 1968.
Le mouvement a acté l’appauvrissement relatif des classes populaires et moyennes françaises, et l’effritement continu de celles-ci après des décennies de la grande croissance. Ce mouvement est engagé à rebours du récit européen glorieux des élites françaises initié après l’Acte unique et Maastricht, qui promettaient un avenir radieux, et du regard des élites intellectuelles désormais polarisées par le destin des immigrés et par le récit de la société multiculturelle. Chassées des métropoles par la désindustrialisation et par l’avènement d’une nouvelle économie française tertiarisée et mondialisée, les anciennes classes productives, données pour mortes dès les années 1980 (la « fin du travail »), se sont soudain rappelées au bon souvenir des bourgeoisies urbaines et de la classe dirigeante.
Cet OVNI politique fut bien une révolte de classe, non encadrée et non encartée, au grand dam des professionnels de l’encadrement, adressée aux dirigeants français. Le résultat ne s’est pas fait attendre, qui a d’emblée dressé contre le mouvement les élites politiques, économiques et intellectuelles. Venu du bas de la société, sans leader déterminé ni coloration politique dominante, le mouvement des Gilets jaunes est soupçonné par les gauches d’être une marionnette du Rassemblement national (Mélenchon dénonçant les « fachos fâchés »). Les élites possédantes sont effrayées par ces nouveaux partageux, cette classe dangereuse à mater d’urgence. Les milieux gouvernementaux perçoivent une menace systémique sur la démocratie et sur l’Europe. Et le milieu médiatique dominant – surtout la frange décomplexée des grands éditorialistes – dénonce une véritable gangrène à éradiquer. Des injures inouïes sont proférées par des intellectuels dans certains grands médias, qui rappellent que la guerre civile n’est jamais loin dans notre pays, et que mépris de classe et racisme social sont ses plus puissants moteurs. Pour les tenants de la pensée 68, devenue l’idéologie institutionnalisée du régime, cette révolte des « gueux » n’était pas pardonnable.
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L’ennemi désigné par les Gilets jaunes était le président Macron et son libéralisme autoritaire et fiscaliste, incarnation de la pensée politique transpartisane. Venu de la gauche hollandaise, le président n’a jamais caché sa proximité avec Nicolas Sarkozy, venu à son secours dès le début de la crise. Les deux hommes et quelques autres ont concocté la trilogie politique qui a permis la sortie de crise : le grand dialogue offert aux élus locaux et assuré par le président ; une rallonge budgétaire de 14 milliards d’euros ; une répression policière de plus en plus activiste et efficace (notamment par les contraventions de voie publique).
À gauche, l’opération de récupération a commencé par les syndicats, notamment la CGT, expérimentée en conduite de mouvements de grèves et manifestations de longue durée. Puis l’extrême gauche politique et les mélenchonistes ont décidé de s’approprier ce mouvement inexpérimenté et sans leadership, mais très populaire et vigoureux. La gauchisation des mouvements de rues, et surtout des défilés des grandes villes, comme à Bordeaux, a permis en quelques mois d’offrir une place à toutes les nuances de la gauche contestataire. Soupçonné de populisme, voire accusé d’antisémitisme et de racisme, le mouvement ainsi dénaturé, a été jugé digne d’une récupération efficace au plan tactique, mais défaillante au plan stratégique puisque le mouvement initial une fois désactivé, les Gilets jaunes étaient réduits à la portion militante congrue.
Mais le plus stupéfiant dans cette histoire est le long mutisme des intellectuels, et notamment des analystes de la société, de la politique et de son histoire. Par effet de classe, ils ont d’abord ignoré le mouvement avant de le mépriser, puis de le criminaliser politiquement, car cet OVNI ne correspondait à aucune de leurs grilles de lecture. Une fois récupéré par l’extrême gauche, et donc réduit à sa portion congrue, puis après sa désactivation, la récupération historiographique et idéologique n’a pas cessé. Bien que les principales clientèles sociologiques de l’extrême gauche fussent absentes du mouvement (immigrés récents, monde culturel, professions intellectuelles, minorités LGBT, etc.), les idéologues de l’université et des médias ont été contraints de s’intéresser à ce mouvement du fait de son poids. D’autant plus qu’il validait à leur corps défendant les analyses du géographe marginalisé – par eux – Christophe Guilluy, sur « la France périphérique » et « la France des invisibles » (une théorie jugée déficiente par la géographie institutionnelle), et que les ouvrages à succès de l’analyste de l’IFOP, Jérôme Fourquet, comme « la France périphérique », popularisaient dans le pays. Désireux de comprendre leur société, syndicats, partis, médias et entreprises avaient besoin d’analyses académiques. Elles furent bien réalisées a posteriori, et selon leurs grilles d’analyses.
Huit ans plus tard, à lire la page Wikipédia consacrée aux Gilets jaunes – dont on sait les biais idéologiques –, la récupération est achevée. Le mouvement y a été ramené à des proportions plus modestes dans le panthéon des révoltes politiques nationales ; il a été moyennisé. Puis il a été gauchi, l’éloignement dans le temps permettant de garder le souvenir d’un mouvement protestataire canalisé par le « mouvement social » et la gauche politique, dans le cadre de la lutte contre le macronisme « libéral ». Enfin, la bibliographie tronquée consacrée au mouvement constitue un rapt intellectuel. Après avoir ramé pour réinsérer l’évènement « Gilets jaunes » dans la version téléologique de la république progressiste, les censeurs qui ont trié les ouvrages offrent un panel de publications hémiplégique. Seule l’extrême gauche s’y exprime sur un sujet qu’elle a pourtant maudit. Le récit de l’épisode et les ouvrages autorisés rappellent que celui qui tient la plume écrit l’histoire, et que notre histoire officielle est un récit idéologique unilatéral.
J’en retiens deux morales. Les vainqueurs de l’histoire sont moins ses acteurs que ceux qui la racontent après coup, comme l’a longtemps prouvé l’histoire de la Révolution. Mais Jean-Luc Mélenchon en a tiré une conclusion bien différente : jugeant inutile de continuer à faire semblant avec ce peuple jugé « irrécupérable », il a opté pour la conquête de la « nouvelle France », qu’il espère bien instrumentaliser sans vergogne.




